The Shebeen Team – Somewhere In Paris

Artiste : The Shebeen Team
Date : 2006-09-30
Lieu : Somewhere In Paris

Il se passe indéniablement quelque chose sur Paris. Rencontre avec Earle, patron du Shebeen, Bruno, chanteur de Neimo, et Miggles, désormais dans Popklub Arsenal, et discussion autour de choses et d’autres.

Liability : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Earle : C’est une longue histoire. Tout débute avec les Libertines. Même si aujourd’hui, les gens ne les aiment pas beaucoup, on les encule.

Bruno : C’est parti, moins de trente secondes après le début de l’interview (Rires).

Earle : C’était à leur hôtel, lorsqu’ils étaient à Paris. Ma femme a eu un rendez-vous avec Pete Doherty, mais les Parisians avaient déjà rencontré Pete, Carl Barat et Alan McGee, et avaient pas mal traîné avec eux. Pete a dit à Miggles : « Bouge pas, je reviens, j’ai rendez-vous avec une super belle nana, j’ai bon espoir ». Ma femme, elle, avait un peu peur, donc je suis venu avec elle, et Pete a fait la gueule. De retour à l’hôtel, on tombe sur Miggles, avec son chapeau, allongé sur le lit, et j’ai pensé que c’était un dealer. Lui a cru que j’étais un biker (Rires). Je lui ai demandais ce qu’il faisait dans la vie, et il m’a parlé de son groupe, les Parisians. Je lui ai parlé du Shebeen, lui ai dit qu’ils pouvaient venir jouer, et je lui ai donné ma carte. Après ça, avec Pete, ils sont allés au café Bergerac, moi je n’y étais pas. Deux semaines plus tard, ils sont venus avec Stevan (chanteur des Parisians), et ont demandé à jouer. En acoustique, devant leurs parents, et les fans étaient présents. J’étais impressionné de voir enfin du rock à Paris. Je leur ai demandé où ils jouaient par la suite, et ils m’ont parlé d’un concert organisé par JB (ex-bassiste des Parisians, aujourd’hui dans Nelson). De fil en aiguille, je suis devenu leur manager, avec ma femme.

Bruno : Avec Neimo on a rencontré Miggles et les Parisians dans une soirée organisée par Technikart. Le premier contact fut assez bizarre…

Miggles : C’était champagne à volonté.

Bruno : Earle n’était pas là, et c’est Jean-Vic Chapus, de Newcomer, qui manageait les Parisians ce soir-là.

Earle : Parce qu’il faut savoir que c’était très dur de manager les Parisians. C’étaient des branleurs, des rockeurs. Cette soirée était importante, et je ne pouvais pas être là. J’ai donc demandé à Benjamin Durand (de Are You Loaded ?) et à Jean-Vic de s’en occuper.

Bruno : On arrive pour faire notre concert à deux heures du matin, puis on se retrouve dans les loges. Et les Parisians commencent une bataille de bouffe avec le buffet, et en mettent plein nos amplis. Là, notre manager de l’époque entre dans la pièce et gueule comme je ne l’avais jamais vu gueuler auparavant. Pourtant, c’était pas grave, rien n’était abîmé.

Miggles : Les verres Starck ont tout de même fini par terre.

Earle : Les Hushpuppies aussi ont foutu le bordel.

Bruno : Non, ils se sont battus avec le régisseur parce qu’on leur avait pété du matos. Et ils avaient raison. Dans les loges, moi je trouvais ça marrant. Il y avait de la nourriture partout sur l’ampli de guitare de Camille, notre guitariste, mais on s’en foutait. Quand notre manager s’est énervé, on nous a offert une caisse de vodka, le régisseur de la soirée est même venu pour nettoyer les dégâts avec son blouson. On est parti en se disant que les Parisians n’étaient vraiment que des petits cons. Puis Camille se retrouve à Belfort, et un de ses potes lui dit qu’il aimerait lui présenter un mec super sympa, qui joue dans les Parisians. Finalement il retrouve Xavier (ancien batteur des Parisians et de Popklub Arsenal). Ils se serrent la main, et Camille dit à Xavier : « soit on sort et je te pète la gueule, soit je te paye un verre » (Rires). Xavier a choisi d’aller prendre un verre. A la fin de la soirée, il dit à Camille de venir au Shebeen le lundi soir, et nous y sommes tous allés. On a rencontré Earle, Sourya…

Earle : Je me souviens quand les Neimo sont arrivés au Shebeen avec leurs têtes de rockeurs, surtout lui avec son écharpe blanche. On a balancé…

Miggles : De toute façon, dès que quelqu’un rentre au Shebeen, ça vanne.

Earle : Il y a pas mal de taquinage. Moi j’ai pensé : « c’est qui ces branleurs ? ». Mais petit à petit, j’ai discuté avec ce con-là (désignant Bruno) et je me suis rendu compte que c’était le mec le plus gentil sur terre. C’est très difficile de s’intégrer au Shebeen. Tout le monde a un ego monstrueux. Même s’ils ne l’avouent pas.

Miggles : Le premier a priori est toujours que c’est un connard. Après, tu fais connaissance.

Earle : Mon boulot est de faire les présentations, le lien entre chaque personne. Avec le temps, ça se passe bien. Mais il faut du temps, beaucoup de temps au Shebeen.

Liability : Cet engouement pour le Shebeen, tu l’avais prévu ? Ou étais-tu surpris ?

Earle : Je n’ai pas été spécialement surpris. J’avais un problème avec les Parisians. Je pensais qu’ils n’étaient pas suffisamment relax, suffisamment confiants sur scène. J’ai voulu qu’ils jouent en acoustique, car c’est bon pour la confiance. J’ai donc lancé les soirées Open Mic, en leur disant de jouer, jouer, encore et encore. Et ça a marché. J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose à Paris. Et je pense que ça va marcher. En Angleterre aujourd’hui, les gens sont très cyniques. Pas ici. Ici, en ce moment, c’est comme à la belle époque chez eux. Le rock est romantique, pas cynique. Et ce qu’ils font est romantique, même s’il y a un lien entre cynisme et romantisme. En Angleterre, les gens du milieu, les groupes se détestent. Ici, ils s’adorent. Ils chantent ensemble, ils se prêtent du matos, ils organisent leurs concerts ensemble. C’est un mouvement. Avant, le rock français était comme le vin anglais. Maintenant, le vin anglais est pas mal. Et ces groupes ont conscience qu’ils peuvent faire les choses mieux.

Bruno : J’aime bien la comparaison.

Earle : Quand on écoute les nouveaux groupes anglais, c’est nul. C’est évident que beaucoup de groupes d’ici sont meilleurs. Encore une fois, il y a vraiment quelque chose qui se passe. Parlons du festival Rock En Seine. C’est pas rien tout de même ! Stuck In The Sound y a joué l’année dernière, et Neimo cette année. Ils vont également sortir un nouvel album. Ils ont leur label (Big Fields). Moi, je fais partie de ça.

Liability : On parlait des Hushpuppies tout à l’heure. Une de leur chanson est utilisée pour la pub Mennen. Ca vous inspire quoi ?

Bruno : On avait également prêté une chanson à AOL, pour une vieille pub. C’était un morceau issu de notre album pour Warner, qui n’est jamais sorti. Au début, tu es contre, puis tu te rends compte que ça représente beaucoup d’argent. Les Anglais s’en foutent, et chez les Américains, ça fait carrément partie du business. Je pense que l’on a quelque fois un peu trop de conscience professionnelle en France, alors que finalement ça fait un peu partie du truc. On gagne tellement peu d’argent lorsque l’on n’est pas connu que dès que l’on peut choper un bon plan de ce genre, on peut vivre une année entière. Nous, on vit de notre musique, mais en mettant bout à bout les concerts, les ventes de disques. Si ça avait été pour une lessive, nous aurions sans doute dit non, mais pour AOL, en terme d’image, on s’en foutait. Et encore une fois, on n’allait pas cracher sur l’argent qui nous a fait vivre une année entière.

Earle : (à Miggles) Tu as fait une séance photo pour qui ce matin ?

Miggles : Hermès.

Earle : Avant, quand des groupes faisaient ça, tout le monde disait que c’était des putes.

Miggles : Et aujourd’hui tout le monde le fait.

Earle : Comme Bruno a dit, il n’y a pas que l’argent, mais ça aide beaucoup. Et il y a la publicité aussi, qui donne un coup de pouce énorme. Il n’y a que les vieux cons négatifs qui pensent que cela ne peut pas marcher en France si tu ne chantes pas en français. Je suis prêt à parier que si Neimo avait choisi de chanter en français, ils seraient énormes à l’heure qu’il est. Ce ne sont pas des putes, ils ont monté leur label. On emmerde les vieux cons de journalistes des Inrocks par exemple, qui font ce boulot pour se taper des nanas et qui n’y arrivent même pas. Je me suis battu avec Philippe Manœuvre car il était en position de force, de pouvoir, et je lui ai dit que quelque chose se passait. Et aujourd’hui, il se réveille, genre : « tiens, il se passe réellement quelque chose ». Passe ton bac d’abord, connard ! Dans le rock, tous les héros, les musiciens, les journalistes, ont cru en ce qu’ils ont fait, et c’est comme ça que ça a marché. Et ces groupes, ils y croient. C’est dingue comme ils y croient. Et même si ça ne marchait pas, car il est évident que tous ne dureront pas, on a quand même passé un super bon moment, une aventure incroyable. Je ne vais jamais oublier ça. Ces deux gars seront mes potes toute ma vie. Et ceux qui y arriveront, et il est certain qu’il y en aura, aideront les autres. Par exemple, Neimo, sans doute le groupe le plus important, continue de jouer avec d’autres. C’est très important. Et c’est grâce à des gens comme toi que ce mouvement grandira.

Liability : Miggles, parle-nous de Popklub Arsenal.

Miggles : À l’heure actuelle, c’est seulement Charly et moi. Au début, il y avait Anne Sarah à la basse, et elle n’est pas avec nous en ce moment à cause de problèmes personnels dont je ne parlerai pas ici. Pour les prochaines dates, il y aura Mathieu de Neimo à la batterie, et Jane Lane de Brooklyn à la basse. A long terme, si l’on ne trouve pas de bassiste, Anne Sarah fera l’intérim jusqu’à ce que l’on trouve quelqu’un.

Liability : Et que devient Xavier ?

Miggles : Il a trouvé un poste de surveillant dans une école, et va bientôt se marier. Il joue un peu de guitare, il a d’ailleurs joué avec les Parisians récemment. Mais maintenant, il se consacre à sa vie, à son mariage, va gagner un peu d’argent.

Liability : Par rapport aux Parisians, que voulais-tu apporter de différent avec Popklub Arsenal ?

Miggles : Ma musique. Ma sensibilité. Je viens de banlieue, je n’ai jamais eu, comme Bruno, de parents ou de grand frère pour me faire découvrir le rock. Les Parisians correspondaient à ce que j’écoutais à ce moment-là, puis je me suis vite tourné vers le Velvet Underground et les Smiths. Mes nouvelles chansons ne collaient pas avec ce que faisaient les Parisians. Au même moment j’ai rencontré Charly, qui voulait monter un groupe, et j’ai senti qu’il était temps pour moi de changer. Si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Je ne regrette pas du tout. Les Parisians font leur truc, mais cette musique-là ne m’intéresse plus.

Liability : Et ce cocktail électro rock que pratique Neimo, c’était voulu dès le départ ?

Bruno : Au départ, on était chez Warner, on a fait un album qui n’est jamais sorti. Warner ne voulait pas que l’on tourne, refusant de lâcher de l’argent pour des concerts. A l’époque, nous étions en trio, sans batteur. On s’est démerdé pour faire des concerts malgré tout. Mais on ne s’est jamais dit qu’il fallait que l’on trouve coûte que coûte un batteur, même si on commence par ça en général. Puis, étant fans de new wave, on a décidé de composer avec ce schéma-là. Les gens devront accepter, et il faudra que ce soit bien pour que les gens oublient que nous n’avons pas de batteur. Ce côté electro est venu presque malgré nous, même si on l’assume. Peut-être que si l’on avait eu un batteur dés le début, nous aurions composé des morceaux très pop dans le style d’Oasis ou de Supergrass. Finalement, cela nous a obligé à réfléchir, à faire notre truc. Puis un jour, la boîte à rythmes s’est retrouvée pleine, on ne pouvait plus rien composer avec ça, et nous avons donc pris un batteur. On se rend compte que ça a décuplé notre potentiel sur scène. Les gens nous comprennent plus. On va désormais plus vers le rock et même vers la pop, bien que les lignes de basse soient jouées au clavier. Et c’est aussi cela Neimo, ce qui nous différencie de beaucoup de groupes.

Earle : Ils ont également un super bon guitariste.

Bruno : Ouais, je suis très fier d’avoir Camille dans le groupe. On est très content de donner sur scène un truc qui fait bouger les gens sans utiliser les recettes toutes faites. On a beau être influencés par New Order, on n’aborde pas la musique de la même façon qu’ils pourraient le faire. On se sert de plusieurs petites influences, et de tout ce qu’il y a autour de nous. Ca me fait bien marrer d’entendre régulièrement, en particulier à la télé, des trucs comme « tu es unique, il n’y a personne d’autre comme toi ». C’est faux. Nous sommes tous à peu près pareils. Et on s’en fout d’être uniques, le principal est de faire ce que tu as envie de faire. Les gens écoutent ce que tu fais, et il faut par la suite qu’ils reviennent vers toi. C’est l’instant présent qui compte. Le fait d’être l’artiste « ultra unique », c’est de la merde. A l’ère de MySpace, il y a des millions et des millions de groupes qui se ressemblent. Mais chacun rajoute 5 à 10% d’originalité. Le principal est d’y aller et d’y croire. Durant les quarante-cinq minutes d’un concert, il faut que ce soit les quarante-cinq meilleures minutes que les gens aient pu vivre. Et nous nous devons de jouer comme si c’était la dernière fois. C’est ça qui est beau.

Earle : J’aimerais rajouter quelque chose sur Neimo. Ils ont tout de même fait Rock En Seine, qui est a big playground. Il y avait tout de même Radiohead, Dirty Pretty Things…

Miggles : Morrissey.

Earle : Exact. Et quelques jours plus tard, Neimo était au Batofar, et ils ont donné autant que durant leur concert à St-Cloud. Et ils donnent autant au Shebeen. Ils sont là pour partager. Au début, quand tu rencontres Bruno, tu te dis « c’est qui cette grosse tête », parce qu’il est quand même super looké. C’était notre première réaction.

Bruno : Cela dit, quand tu rencontres Miggles pour la première fois, c’est un peu la même chose. Son chapeau melon, il faut l’assumer.

Earle : Mais je vais être très honnête avec Neimo, ce n’est pas mon style de musique, bien que je connaisse les paroles par cœur. Chaque groupe a son truc sur cette scène. Avant, il n’y avait que Neimo et les Parisians. Maintenant, il y a Nelson, différent de Neimo, lui-même différent de Popklub Arsenal, qui eux font quelque chose de très étrange, qui n’impose pas, mais qui fait son effet. Surtout grâce aux paroles, car Miggles est un vrai poète. Avec Sourya, ce sont les meilleurs pour ça. Et donc, nous avons une scène, variée. En Angleterre, ils ont de bons riffs, de bonnes mélodies, mais strictement rien à dire, ce qui n’est pas le cas ici.

Liability : Justement, au départ, pourquoi monter un groupe ?

Miggles : Mon premier groupe, c’était pour voir ce qui se passait. J’avais découvert les Strokes. Je voulais bouger à Paris, car j’habitais encore en banlieue à l’époque. Je voulais rencontrer du monde, et c’est ce qui est arrivé avec Stevan, puis avec Earle. C’était à l’arrache, je ne savais pas ce qui allait arriver. Avec le Popklub, c’était plus réfléchi, plus personnel. Maintenant, c’est plus mon projet. Bien sûr, on adorerait être connu, faire des tournées mondiales. On a joué à Londres, mais là-bas, faire du rock est quelque chose de normal. Ils baignent là-dedans depuis trente ans. Ici, tout se construit au jour le jour. Neimo qui joue à Rock En Seine…

Earle : Nous étions tous là. Et ça a marché. Ils sont montés sur scène, il y a même eu un mosh pit. Bien sûr, j’ai ressenti une certaine fierté. Au Batofar, les groupies étaient là aussi. Il m’arrive de rencontrer des journalistes qui me disent que c’est moi qui ai lancé cette scène. Mais non, ce sont eux. Le Shebeen n’est qu’un repère.

Bruno : C’est le catalyseur de tout ça. Nous ne sommes pas loin du Pop In, et beaucoup de gens comparent ces deux bars. Mais au Pop In, rien ne se passe. Ce ne sont que des gens établis, qui restent dans leur coin. Le Shebeen est moins joli que le Pop In, plus petit également, mais il y a au Shebeen une vraie communication. On se pique des plans, on connaît les paroles des morceaux des autres. Au Pop In, malgré toutes les qualités que peut avoir cet endroit, il n’y a que des gens établis.

Miggles : Ils ne veulent pas se confronter. Le Shebeen n’est pas un endroit facile, tu arrives avec tes chansons, tu es jugé, tandis qu’au Pop In, tu viens juste boire une bière en faisant le beau.

Bruno : Au Pop In, les soirées Open Mic ont lieu le dimanche soir. Mais ça n’a rien à voir. Au Shebeen, c’est la jungle, c’est bien plus rock’n’roll. Il n’y a pas de filet. Personne ne te dit de jouer trois chansons et de laisser ta place. Tu joues, et si les gens aiment, tu continues. Il y a une semaine, j’ai joué deux chansons totalement a capella, parce qu’il n’y avait personne pour prendre la guitare. Et je n’étais absolument pas préparé à ça. Lors de la soirée d’anniversaire de Loaded à la Maroquinerie, notre batteur n’a pas pu venir. On s’est demandé ce qu’on allait faire, et finalement nous sommes montés sur scène, oubliant tout. Et nous avons appris ça au Shebeen. On a commencé le concert en acoustique, comme on l’aurait fait au Shebeen. Tellement de gens auraient préféré annuler. Puis le batteur de Stuck In The Sound est venu jouer avec nous sur Hot Girl, Xavier a joué aussi, Anne Sarah et Jane Lane sont venues chanter. Charly du Popklub et JB des Victorians sont venus également. Mais rien n’était prévu. Nous étions nus devant 300 personnes. Normalement, on a un set construit, et là, rien. J’étais à deux doigts de pleurer sur scène.

Earle : Il avait le regard fixé sur les portes de la salle, espérant encore que le batteur allait arriver.

Bruno : Et ce qui m’a le plus touché ce soir-là, c’est de voir que nous n’étions pas seuls. Malgré nos différences. J’ai passé un super moment à Rock En Seine, mais le festival Loaded, qui peut paraître bien moins important, m’a donné autant de plaisir, et m’a réellement touché. Ils voyaient qu’on avait besoin d’un coup de pouce et ils sont venus.

Earle : Pour moi, c’est le meilleur exemple pour illustrer ce qui se passe en ce moment.

Bruno : Et cela n’arrive pas au Pop In. Je connais des gens là-bas, j’y vais parfois. Mais il y a peu de groupes, et aucune symbiose entre ces groupes. Bien que, comme Earle le dit, le Shebeen soit une jungle d’ego.

Miggles : Mais ça t’apprend tout de même l’humilité, car tu ne peux pas tricher, faire ta star. On se connaît tous.

Bruno : Tu es à égalité avec tout le monde, à la hauteur des autres.

Earle : Je pense que le Shebeen est peut-être le seul bar au monde où en arrivant tu es obligé de faire quarante fois la bise. Et c’est toujours moi derrière le bar qui reçoit le dernier. Mais ce n’est pas moi qui suis chaleureux, c’est le bar et les gens qui l’habitent. J’ai accueilli pas mal de groupes anglais chez moi, et ils ne comprennent pas. Ils trouvent ça dingue.

Liability : Faites-vous une distinction entre la scène du Shebeen et celle du Gibus ?

Bruno : On la fait, mais nous ne l’avons pas voulu. Celui qui a le mieux résumé le truc, c’est Niki des Brats. Il a dit : « il y a les groupes de plus de vingt ans, et ceux de moins de vingt ans ». Et la différence est là. Au Shebeen, nous avons majoritairement plus de vingt ans, ce qui n’est pas le cas au Gibus. Cependant, l’âge ne donne aucun crédit à ta musique. Il y a des moins de vingt ans qui sont bons, et il y a aussi les mauvais. Mais par rapport à la presse…

Earle : Le premier concert des Naast a eu lieu car Miggles est venu me voir en me demandant si je pouvais leur organiser une première partie. Et c’est moi qui ai booké les Naast. Pendant un an, nous avons essayé d’établir quelque chose. Philippe Manœuvre m’a dit : « tu ne sais pas ce que tu fais, tu ne sais même pas comment ça marche ». Un an plus tard, soudainement, sort Passe Ton Bac D’abord. Il a donc l’argent, l’endroit, la publicité. Mais tout ce qu’il fait, c’est du copinage. Que foutent là les Hellboys, qui ne sont que des anciens connards, et les Violett, qui ne savent même pas jouer ? Ce qu’il fait aujourd’hui, je le lui ai demandé un an avant. Mais attention : les Brats qui font la première partie d’Iggy Pop, bien sûr que c’est du pistonnage, mais merde, ils ont tout de même joué ! Nous, de notre côté, nous avons des morceaux plus efficaces, bien meilleurs, mais nous n’avons rien d’autre. Alors fuck Rock’n’Folk ! Cependant, le batteur des Second Sex s’est bien intégré au Shebeen, il a l’esprit ouvert, il a compris.

Bruno : J’ai bien plus d’amour pour les Second Sex que pour les Hushpuppies par exemple, qui pourtant sont de la même génération que nous. Bien sûr qu’ils ont encore plein de choses à apprendre, mais je me sens proche d’eux, pour moi ils ont plus de vingt ans. Et cette scission entre les deux scènes, c’est Manœuvre qui l’a plus ou moins créée…

Miggles : Avec Eudeline.

Earle : Ce qui m’énerve le plus, c’est que ce mec, Manœuvre, en plus d’être nul comme journaliste, n’a même pas conscience de ce qu’il a fait. Si je lui demande de chanter une chanson de ses petits protégés, il en est incapable. Nous les connaissons toutes. D’un autre côté, il y a Jean-Vic Chapus, qui se trouve un peu entre les deux, mais qui a le mérite d’être honnête : « j’aime pas ton groupe, mais je t’aime bien, toi ». Et il aide les gens. Jane Lane et Miggles écrivent pour lui. Caroline de Loaded aussi. D’ailleurs, je me souviens de la première fois que j’ai rencontré Caro. On revenait de Londres avec les Parisians, nous étions complètement bourrés, et on avait décidé de prendre un dernier verre au Shebeen. Et Caro était là, en train de dire que les Strokes, c’était de la merde. Je lui ai dit : « tu n’as vraiment rien compris ». On s’est engueulés, et c’est comme ça que nous sommes devenus potes. Par la suite, je l’ai présenté à Ben. D’ailleurs, maintenant, on ne parle plus que d’eux en disant Ben et Caro.

Liability : Pensez-vous vraiment que c’est le début d’une grande scène à la française comme il peut y en avoir en Angleterre ?

Bruno : Bien sûr. Forcément. Comme Earle le disait tout à l’heure, tous ne dureront pas. Mais certains resteront. Comme en Angleterre, je ne sais pas. Je dirais plus comme à New York que comme à Londres. Je trouve que l’on distingue plus la scène new-yorkaise que la scène londonienne. Mais tous les grands mouvements en viennent à s’essouffler. Prenons récemment la French Touch, qui a vu naître énormément de bons artistes, avant que n’arrivent des mauvais. Nous sommes en plein essor, et il y a encore de nombreuses choses à faire. Lorsque l’on est au Shebeen, les _ de la scène parisienne est là. Oui, le Shebeen est un outil, qui, comme la scène, nous rend meilleurs. Mais Earle n’a pas cherché ça. Earle, sans être manager ou quoi que ce soit, est le premier à écouter nos morceaux. Le premier endroit où nous jouons nos morceaux, c’est le Shebeen. C’est là-bas que les gens sont honnêtes.

Earle : Le plus grand bonheur dans ma vie en ce moment, c’est quand les groupes galèrent toute la journée pour enregistrer un morceau, et qu’ils viennent me voir avec le titre à l’état brut, et qu’ils observent les visages des gens pour voir leur réaction. C’est ce que je retiendrai jusqu’à la fin… Putain, t’es fort Bruno en interview ! (Rires). Il parle vraiment bien. Heu… (À Miggles) Réponds à sa question.

Miggles : C’était quoi déjà ta question ?

Liability : Le début d’une véritable scène.

Miggles : Je ne sais pas. Le Shebeen me fait penser à une famille en fait, avec des gens plus ou moins proches. Nous on a fait débuter les Naast, la scission est arrivée après.

Earle : Miggles est venu me voir, me demandant de faire jouer un autre groupe avant les Parisians. Je lui demande qui il y a, et il me désigne Gustave Naast. Puis entre un petit mec, haut comme trois pommes. C’était le batteur. On le voyait à peine derrière la batterie.

Miggles : Earle est venu nous voir de la même façon que les Naast l’ont fait, c’était à un concert des Vines je crois. Ils m’ont dit : « J’ai lu dans Rock’n’Folk qu’il y avait un groupe à Paris qui s’appelait les Parisians. J’adore ce nom ». Quand je lui ai dit que j’en faisais partie, il m’a dit vouloir faire un concert à Paris, et ils ont fini par jouer avec nous. C’est parti comme ça. Par rapport à la scène du Shebeen et à celle du Gibus, on était potes, mais à un moment, du fait que l’un d’entre eux est le fils d’un journaliste de Rock’n’Folk (Gustave Naast est le fils de Paul Rambali), les Naast et les Brats arrivent, et les Parisians c’est de la merde. C’est un truc de journaliste, créer un évènement, une battle. La scission a réellement eu lieu au Bar III, ils étaient venus me voir et m’ont dit : « C’est bien ce que vous faites, mais le véritable challenge, c’est de chanter en français ».

Earle : Il y a une question qui revient souvent, concernant le chant en anglais ou en français. C’est une question de merde, je suis content que tu ne l’aies pas posée. Ca ne sert à rien. Ca ne veut rien dire. Celle qui a tout gagné, selon nous, tu sais qui c’est ? C’est Charlotte Gainsbourg. (Acquiescement général). Tous les journalistes lui ont reproché de chanter en anglais. Mais elle a eu raison, c’est ce qu’elle voulait faire. Son éducation musicale est anglaise.

Bruno : Et pourtant, Dieu sait que c’est la fille de Gainsbourg, un ponte de la chanson française.

Liability : Tout le monde l’attendait en français.

Bruno : Exactement. En France, on a des quotas pour les radios qui aident beaucoup les artistes français. Il y en a partout en Europe. J’ai des parents au Portugal, et il y a ça aussi. La différence est que ces quotas ne sont pas basés sur la langue, car ce sont les Français qui ont lancé ça. Pour défendre la langue française. Et cela aide les groupes qui chantent en français. Mais nous, qui sommes des artistes français chantant en anglais, on se retrouve face à des groupes avec des moyens énormes. Quand les radios reçoivent un disque de Popklub Arsenal ou de Neimo, ils regardent ce qu’ils ont d’autre, et ils ont David Bowie, les Arctic Monkeys, et comme ils ont vendu un million de disques en Angleterre, on les passe. Cela dit, les quotas, c’est pas mal non plus, cela permet de défendre les plus faibles.

Earle : Les quotas correspondent à une époque. Aujourd’hui, tout a changé, la politique, la culture. Avec MySpace par exemple.

Bruno : Il n’y a plus de frontières.

Earle : Vis-à-vis de cela, les maisons de disques commencent tout juste à se comporter de façon intelligente.

Bruno : Encore une fois, il y a des quotas partout. Mais ici, le quota se veut pour la protection de la langue mais cache un certain protectionnisme économique. Au Portugal, il y a des quotas, mais cela s’applique aux groupes produits dans le pays. Point barre. La majorité des groupes connus là-bas chantent en anglais, et ça ne dérange personne.

Miggles : Mais ici, soit tu es Français, soit tu es anglais. Tu ne peux pas être entre les deux. « Tu es Français, tu aimes la France, tu chantes en français. Sinon, va voir ailleurs ». Il est là le problème.

Earle : Pour répondre à ta question…

Miggles : Oui, c’était sur la scène parisienne. (Rires).

Earle : Y a-t-il une scène à Paris ? Bien sûr. Et on se fout de savoir si ça va durer. Dans la littérature, le cinéma, l’art en général, une chose en éclipse une autre. C’est un mouvement, il est là. La vraie question est de savoir si cela va rester dans les annales. Et oui, ça va rester. Regarde, aujourd’hui, tout le monde veut être photographe, ou journaliste rock.

Miggles : Cette scène n’inclut pas que les musiciens. Il y a des photographes, des journalistes.

Earle : Mathieu Zazzo, Sophie Jarry, Eglantine Molokostar, Pim de Sleepless…

Miggles : En Angleterre, Mathieu Zazzo est le meilleur.

Earle : C’est un troupeau de gens, et nous n’étions que quelques-uns au départ.

Bruno : Le Shebeen devrait devenir une maison de disques. Il y a tout. Des ingés sons, les groupes… On peut vivre en autarcie sans problèmes. Mais juste pour revenir sur cette histoire de quotas. Ils sont arrivés en 1996, pile au moment où explosait la French Touch, avec des groupes comme Air, Cassius… Ils ont vendu partout dans le monde.

Earle : Et la French Touch… chante en anglais.

Liability : Et l’exercice live dans tout ça ?

Earle : Bruno sur scène est une bête. Au début, il était coincé. Maintenant, il donne comme un malade.

Miggles : Ca aide un peu, parce que la première fois, il a joué Roxanne (Rires).

Bruno : Attends, Police, les premiers sont biens. Mais je n’aime pas Sting.

Miggles : Il chantait assis sur une chaise.

Bruno : Et toi, quand tu joues…

Miggles : Oui mais moi j’ai une guitare.

Liability : Tu es à l’aise sur scène ?

Miggles : Dans mon style. Quand je remue un peu le genou, j’ai l’impression de faire quelque chose d’énorme. Je ne saute pas dans tous les sens comme Bruno. Je n’ai pas la même personnalité que lui. Chacun son truc. Je ne pense pas que comparer les gens soit la meilleure façon de faire. Certains me disent : « Bruno, c’est la fête, toi t’aimes pas jouer sur scène ». Mais si. Et on ne joue pas la même musique, Neimo et nous.

Bruno : Nous avons une façon de jouer très différente. A la base, Miggles est quelqu’un de très réservé quand il ne connaît pas les gens, et moi encore plus. Je me suis vu en concert, et j’étais trop coincé. Miggles sur scène est lui-même, tandis que moi, j’enfile un costume, mais en restant tout de même Bruno.

Earle : Je me souviens de Ben Ellis de Brooklyn qui durant un concert n’a pas dit un mot entre les chansons. Je suis allé le voir, et je l’ai un peu engueulé. Mais il m’a dit avoir vu une vidéo où il ne disait que des conneries. Mais il n’a rien compris. Sur le moment, ça marche. Et il faut le faire. Il ne faut pas se donner un genre.

Lien : http://www.myspace.com/theshebeenbar
http://www.theshebeen.com

Par Nicolas

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