Marchet, Florent – Printemps de Bourges

Artiste : Marchet, Florent
Date : 2007-04-20
Lieu : Printemps de Bourges

C’est un peu par hasard que j’ai croisé Florent, alors qu’il intervenait dans l’émission de Laurent Lavige "Tendance Musiques" (Du lundi au vendredi, entre 16h et 16h30 sur France Inter), réalisée en direct de Bouges pendant toute la durée du festival. C’est un peu émue que je suis allée le solliciter pour une interview. Et c’est très gentiment qu’il a accepté. Dès le lendemain, nous nous sommes donc retrouvé attablés à la buvette de la Maison de la culture de Bourges.

Liability : Pour commencer, peux-tu me résumer un peu ton parcours musical ?

Florent Marchet : J’ai commencé le piano très tôt, à l’âge de 5 ans, et en fait, j’ai toujours su que je serais musicien. Ce n’est pas forcément un rêve d’enfant, c’est un rêve tout court. C’est un moyen d’expression avec lequel je me sentais bien. Comme certains ont besoin de rencontrer des amis, par exemple, moi j’avais besoin de rencontrer mon piano tous les jours. Je voulais vraiment être concertiste, mais ça ne s’est pas fait, sans doute parce que je n’avais pas le niveau. Je me suis mis à jouer de la guitare et d’autres instruments ; j’ai fait du jazz, j’ai découvert les musiques du monde… J’ai fait plein de choses, en fait, mais je n’ai jamais eu la velléité d’être chanteur. Je composais, j’accompagnais des gens… j’ai fait ça jusqu’à l’âge de 25-26 ans. De temps en temps, je chantais mes chansons, mais ce n’est pas forcément ce que je préférais dans la musique. Puis j’ai rencontré un éditeur, je lui ai fait écouter mes morceaux, mais pour que ce soient d’autres qui les chantent. Cet éditeur est allé voir des maisons de disques avec mes maquettes, et finalement, on a signé comme ça. C’était un peu bizarre en fait, comme démarche. Aujourd’hui encore, j’ai plus envie d’être musicien que chanteur. J’ai envie de composer des musiques de films, pour le théâtre, ou écrire pour d’autres.

Liability : Tes deux albums sont sortis chez Barclay, c’est-à-dire chez Universal…

Florent Marchet : Non, pas Universal. Barclay, c’est un peu leur laboratoire. L’opposition qu’on peut faire entre les majors et les indépendants est parfois un peu faussée. Dans les petits labels, on peut demander aux artistes de faire des choses un peu formatées, pour être sûrs de vendre un minimum d’albums, juste pour qu’ils puissent survivre. Et en fait, je connais très peu de gens dans le milieu indépendant qui ont eu la liberté que j’ai eue. Personne n’est venu me voir en studio pendant tout l’enregistrement, j’ai fait exactement tout ce que j’ai voulu.

Liability : … donc tu n’as pas eu l’impression de signer avec le diable ?

Florent Marchet : Absolument pas ! J’ai des moyens, je bosse avec une équipe formidable, composée de gens qui ne veulent qu’une seule chose, c’est que le projet me ressemble. En fait, je fais les choses de façon très égoïste au départ. Mon souci n’est pas que ça rencontre un public, mais vraiment de me faire plaisir. J’ai choisi le design de la pochette et du livret, j’ai choisi le photographe, c’est moi qui ai écrit le scénario du clip… et j’aime ça !
Il ne faut pas oublier que chez Barclay, il y a aussi des gens comme Philippe Katerine ou Alain Bashung. Jamais on ne m’a demandé de raccourcir une chanson pour qu’elle ait le format d’un single, à aucun moment on m’a freiné dans mon désir de faire en sorte que Rio Baril raconte une histoire. Et de toute manière, si on ne me laissait pas cette liberté, je partirais immédiatement !

Liability : Tes deux albums ont tout de suite bien été reçus par le public et par la critique…

Florent Marchet : Par la critique, oui, j’ai bien été accueilli ; côté public, c’est quand même resté assez confidentiel, mais ça me va comme ça ! Je suis quand même conscient du fait qu’il va me falloir monter d’un cran si je veux faire des albums aussi ambitieux que j’en ai envie. Pour l’instant, de façon triviale, je ne suis pas un artiste rentable, et loin de là. On parle beaucoup du prix des disques, mais si on compare par exemple le coût de production d’un disque et celui de la diffusion d’un film ou même de la réalisation d’un concert, le disque coûte beaucoup plus cher. Dans mon cas, j’ai fait intervenir plein de musiciens, j’ai réalisé plein d’images, j’ai tourné des vidéos juste pour la scène… Même sur scène, pour le moment, je ne suis pas rentable. Mais je ne fais aucune concession, parce que demain, si on ne veut plus produire mes disques, je ferai autre chose, ce n’est pas grave. Je n’ai pas de plan de carrière en tant que chanteur, je veux juste être auteur-compositeur, et ça je peux le faire chez moi. Bien sûr, ce qui est bien, c’est de pouvoir en vivre pour être détendu face à la création.

Liability : Sur Rio Baril, tu es entouré d’une pléiade d’artistes (Dominique A, Philippe Katerine, Erik Arnaud…) Comment se sont passées ces rencontres ?

Florent Marchet : Il y a d’un côté les invités, les amis de passage, et de l’autre, les vrais collaborateurs. J’ai enregistré cet album complètement en binôme avec Erik Arnaud, qui est quelqu’un que j’ai rencontré il y a dix ans, que j’ai accompagné sur scène pendant la tournée de son premier album. C’est une personne que j’apprécie énormément et qui a un talent incroyable. Il a plusieurs cordes à son arc, il est également ingénieur du son. On s’est installés pendant six mois dans une maison qu’il a à la campagne, où j’avais amené tous mes instruments et tout mon matériel. On enregistrait régulièrement des sons, divers instruments. Après, on a eu envie d’inviter des gens, parce qu’au bout d’un moment, on se sentait quand même un peu isolés… Il se trouve que Dominique A passait dans les parages pour un concert, et j’ai eu envie de lui proposer d’enregistrer une voix, qui serait un peu la rumeur du village… On a fait ça de manière totalement détendue. On a enregistré dans le salon ; c’était assez amusant, j’ai eu l’impression de revenir à mes premiers enregistrements à l’âge de 16 ans, chez mes parents, quand on s’amusait avec un magnétophone à faire de fausses émissions de radio…
En fait, la création de cet album a été une jubilation intense, pour moi. Sur Gargilesse, je découvrais vraiment les enregistrements en studios, j’en avais moins profité. Aujourd’hui, je sais vraiment comment je veux faire mes albums : les sessions d’enregistrement ne m’intéressent pas vraiment, je veux travailler avec des gens que je connais et que j’apprécie, comme j’ai fait pour Rio Baril.

Liability : Sur Gargilesse on sentait beaucoup la pâte Souchon ; sur Rio Baril, elle est moins présente, plus assimilée. Quelles sont tes influences musicales ? Et comment les intègres-tu à ton monde ?

Florent Marchet : C’est une question assez vaste… En fait, je crois qu’on est influencés par énormément de choses, qu’on absorbe tout ce qu’on peut entendre. Je suis même persuadé que certains albums qu’on a détestés peuvent ressortir d’une manière ou d’une autre dans ce qu’on fait. Pour ce qui est de la voix, je ne choisis pas vraiment : ce sont mes cordes vocales, j’ai toujours chanté comme ça, je ne peux vraiment pas faire autrement !
Après, pour mes influences, il y a beaucoup de musique folk des années 60, comme Nick Drake par exemple. Des tas de groupes actuels aussi, comme Belle & Sebastian, Sufjan Stevens, Elliott Smith, des chanteurs français comme Murat ou Dominique A; Il y en a beaucoup, en fait. En ce moment, j’écoute beaucoup Gorillaz, Air ou Laura Veirs, aussi… Ce sont toutes ces musiques-là qui me parlent. Je me rends compte que j’écoute de moins en moins de chanson française, je ne sais pas pourquoi … Ah si remarque, je dis n’importe quoi ! J’écoute beaucoup Camille ; il y a des gens comme Arman Méliès, Bertrand Betsch, qui ont une écriture extraordinaire. Euuhh… c’est sûr que j’en oublie plein, c’est impardonnable ! Mais c’est vrai que je suis quand même moins fan qu’avant de chanson française.

Liability : Pourtant, tu écris en français, tu fais partie de cette scène française. Comment tu te situes par rapport à eux ? As-tu envie de te situer par rapport à eux, déjà ?

Florent Marchet : Non, pas forcément. J’espère appartenir à cette famille de personnes qui aiment les musiques qu’on vient de citer, déjà, et qui ont une certaine exigence littéraire. Je n’ai pas envie que la musique soit juste une sorte de paradis obligatoire, où il faudrait forcément distraire les gens, amuser la galerie. Pour moi, la chanson, c’est à la croisée de la poésie, de la littérature et de la musique. Vouloir se positionner par rapport à la "nouvelle scène française" est un peu vain, puisque c’est une scène, par définition, en renouvellement permanent. Eventuellement, je me sentirais peut être proche de la famille de Vincent Delerm, parce que quoi qu’on en dise, il a une grande exigence musicale, son dernier album l’a prouvé. Mais je retire énormément de plaisir quand on me compare à Sufjan Stevens. Je te dis, aujourd’hui, ce n’est pas la chanson française qui m’attire le plus. Mes textes, je les écris en français, je vais être influencé par des gens comme Dominique A, mais mes influences musicales sont beaucoup plus anglo-saxonnes.

Liability : Quand je t’entends parler, j’ai l’impression que l’acte d’écrire, qu’il soit réalisé par toi ou par quelqu’un d’autre est très important pour toi. Tu as d’ailleurs travaillé avec un écrivain, Arnaud Cathrine, sur Rio Baril. Peux-tu m’en dire plus sur ce rapport à la littérature ?

Florent Marchet : En fait, j’écris énormément, je prends beaucoup de notes. J’ai une mémoire de poisson rouge, et c’est pour moi une vraie angoisse que celle d’oublier.
Pour Arnaud Cathrine, ça a été une belle rencontre avec un écrivain, et aussi avec un milieu. Pas celui des salons, attention mais juste le milieu littéraire. C’est au festival des Correspondances à Manosque que j’ai fait cette rencontre. On m’avait demandé de faire une carte blanche, de mettre en musique des extraits de romans. Ca m’a tout de suite plu. J’aime bien, à la fin d’un repas prendre un bouquin et en lire des extraits ; mais en public, je ne me le serais jamais autorisé si on ne m’avait pas invité à le faire. Ce que j’ai apprécié, c’est que c’est un exercice parlé. Même si c’est en musique, on est complètement libéré du format chanson. Ensuite, j’ai retravaillé plusieurs fois avec Arnaud Cathrine, on a organisé des lectures musicales, sur des extraits de ses romans. On est partis dans une maison qu’il a en Normandie. De son côté, il écrivait son roman, et moi, du mien, j’écrivais les chansons de Rio Baril. Le soir on se retrouvait et on se lisait ce qu’on avait écrit dans la journée. L’écriture, c’est souvent quelque chose d’intérieur, du coup, cet échange a été quelque chose de très fort. Tout naturellement, j’ai eu envie qu’il participe à Rio Baril : on a écrit quelques chansons ensemble. Et aujourd’hui, on est en train d’écrire ensemble un livre. Un livre assez engagé, d’ailleurs.

Liability : Arnaud Cathrine écrit aussi pour la jeunesse. Ca ne te tenterait pas d’écrire un truc tout public, dans le style d’un conte musical ?

Florent Marchet : A l’origine, j’avais une idée assez erronée de la littérature pour la jeunesse. Grâce à Arnaud, j’ai découvert qu’elle pouvait aborder des thèmes coups-de-poing, qu’elle pouvait être assez osée, qu’elle était basée sur un vrai travail sociologique. Donc, je me dis que j’aimerais bien écrire pour la jeunesse, mais pas si c’est pour faire quelque chose de plus consensuel, pour se censurer. Arnaud me disait que quand il commençait un roman, il ne savait pas si ce serait un livre pour la jeunesse ou "pour la vieillesse", comme il dit. Et je trouve ça bien de ne pas se poser la question, de se laisser porter par ce qu’on a envie d’écrire.

Liability : Tu sembles bien connaître Laurent Lavige, il me semble aussi t’avoir déjà entendu chez Lenoir. Tu as d’autres fidélités médiatiques, comme ça ?

Florent Marchet : Il y a plusieurs personnes. Il y a Bernard Lenoir, Laurent Lavige, mais aussi Jean-Daniel Bauvallet des Inrockuptibles, Franck Vergeade du magazine Magic! Ce sont des gens qui m’ont toujours porté. Ils me font sentir qu’entre ce que j’écris, ce que je joue et ce que j’écoute, il y a une certaine cohérence. Et ça fait plutôt plaisir. Et ce sont des gens qui permettent à des artistes comme moi d’avoir un peu plus de visibilité, en parlant de nous, en annonçant les concerts, en nous invitant. C’est important, c’est sans doute grâce à eux que je pourrai faire un troisième album.

Liability : Tu es de la région. Est-ce que jouer à Bourges a une importance particulière pour toi ?

Florent Marchet : Ce festival représente en fait une bonne partie de mon éducation musicale, même si elle a aussi beaucoup été forgée au festival organisé par mes parents, à Lignières. Mais Bourges, c’est la grande ville, par opposition à mon village. Cela représente aussi mes premières scènes : on jouait beaucoup dans les bars, avec un tout autre répertoire puisqu’on faisait de la musique irlandaise. Après, jouer devant des gens que je connais n’est pas toujours agréable : je suis plus tendu, j’ai plus le trac. Mais ma plus grande émotion, ça a quand même été la première année où j’ai été programmé ici, à la Hune, parce que c’est le lieu où j’ai vu mes premiers gros concerts. J’étais comme un môme, en fait !

Liability : Et que penses-tu du fait de jouer dans un festival, avec plusieurs autres groupes, devant des gens qui ne sont pas forcément venus pour toi ?

Florent Marchet : C’est en fait quelque chose que je n’aime pas franchement. J’ai toujours l’appréhension qu’on vienne me jeter des pierres. Il y a toujours devant la scène quelqu’un qui attend le groupe d’après, qui montre son impatience… j’ai à chaque fois envie de me faire tout petit. Mais je fais des efforts, je me dis que je n’ai pas à avoir honte de mes chansons.

Liability : Visiblement, dans le triptyque fait de l’écriture, l’enregistrement, et la présentation sur scène de l’album, c’est plutôt toute la phase de préparation qui te plaît le plus ?

Florent Marchet : A la base, oui. L’écriture, la composition, les arrangements aussi, c’est ce qui m’a toujours le plus plu. Et depuis peu, j’ai trouvé un grand intérêt à la scène. En fait, je ne fonctionne que comme ça, par intérêt. Sur scène, j’ai découvert le plaisir de l’imperfection. Contrairement à l’enregistrement studio où on va recommencer plusieurs fois jusqu’à obtenir exactement le son que l’on souhaite, chaque passage sur scène est un moment unique. C’est également sur scène qu’on peut vivre corporellement sa musique. C’est là que les chansons se mettent à vivre. J’aurais vraiment aimé pouvoir faire une tournée avant l’enregistrement de l’album, pour les soumettre au public. Mais on a rarement l’occasion de faire ça : à part pour les artistes les plus connus, les salles n’acceptent que très difficilement de nous programmer si on n’a pas d’actualité. Pour le prochain album, j’ai décidé de proposer des concerts en appartement, avant son enregistrement. Je serai tout seul, et je ferai des concerts devant un petit public. Je demanderai juste que les gens ne me donnent pas leur avis : je n’ai pas envie que ça intervienne après dans le choix des chansons pour l’album.

Liability : Quand es-tu arrivé sur le festival ? As-tu vu des groupes intéressants ? Qui comptes-tu voir d’ici la fin ?

Florent Marchet : Je suis là depuis hier, mais je suis déjà tellement fatigué que j’ai l’impression d’être là depuis un siècle !
Alors, j’ai adoré Cocoon ! C’est vraiment un très grand groupe. J’ai raté Joanna Newsom, ça m’a un peu dégoûté. En revanche, j’ai été un peu déçu par Feist. Joan as a Policewoman et Peter von Poehl, j’ai vraiment bien aimé. Tout à l’heure, j’ai bien l’intention d’aller voir Shannon Wright, et j’irais bien voir un peu Miossec, aussi, ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu. Pierre Lapointe aussi, c’est un gars extraordinaire sur scène… Je pense aussi que j’irai faire un tour au Phénix samedi soir… Enfin voilà, c’est déjà pas mal ! Il y a plein de bonnes choses. On a beau dire, les programmateurs de Bourges sont des découvreurs. Il m’est arrivé plein de fois de reprendre la programmation de quelques années auparavant, et d’y découvrir des groupes que j’ai bien aimé par la suite.

Liability : As-tu déjà des dates calées pour cet été ? Des projets ?

Florent Marchet : Oui, je suis programmé en juillet à la Rochelle. Et cette année, je vais aussi aller aux Francofolies de Montréal. Il y a aussi d’autres dates ; ce n’est pas que ça se bouscule, mais comme j’ai plein d’autres projets à côté… Il y a ce fameux livre avec Arnaud Cathrine qu’on doit terminer pour fin septembre ; ce livre sera accompagné d’un CD, une lecture à plusieurs voix. Il y a aussi l’album d’Erik Arnaud, sur lequel je vais travailler. Il bosse avec beaucoup de groupes, mais il a aussi écrit de très très belles chansons. Il n’a pas encore de label, mais je ne me fais pas de soucis, il trouvera !

Lien : http://florentmarchet.artistes.universalmusic.fr/
http://www.myspace.com/florentmarchetmusic

Par Claire

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