John Venture, The – Bourges, Le Marlain

Artiste : John Venture, The
Date : 2007-04-21
Lieu : Bourges, Le Marlain

Samedi 21 avril. Il fait beau, comme depuis le début de la semaine. La fatigue des premiers jours commence à se faire ressentir… C’est au Marlain, bar-restaurant situé en face du 22 où le groupe a établi son quartier général, que j’ai rendez-vous avec The John Venture. Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous parlons un peu de la soirée de la veille qui semble-t-il a été quelque peu agitée pour certains… Nous nous installons à une table sous la tonnelle, alors qu’un groupe commence ses balances à quelques pas de nous. Autour de la table : Gérald, de We are Unique Records, “Le Boss”, comme ils disent ; Mickaël, aka Angil ; Fabb ; et Eric, aka VJ Raize.

Liability : Pouvez-vous me résumer vos parcours respectifs ?

Fabb : B R OAD WAY, on est un groupe de quatre personnes, on fait une électronica assez planante, dans laquelle la vidéo est vraiment partie intégrante des morceaux, un instrument à part entière. On travaille essentiellement à partir de samples, de boucles musicales et de boucles vidéos. Notre album 06:06 AM est sorti en juin 2005, et l’année dernière, on a été Découverte Rhône-Alpes au Printemps de Bourges. Notre deuxième album est en préparation ; on vient de finir la pré-prod en studio, et il sortira sur le label We are Unique Records fin 2007 ou début 2008.

Mickaël : Depuis Teaser for: matter, les Hiddentracks se sont étoffés au fil des concerts, jusqu’à devenir le collectif dont je rêvais il y a deux ans, composé maintenant de quatorze musiciens. On y trouve des cordes, des bois, des cuivres, des percussions… J’ai réussi à réunir tout ce beau monde pendant deux semaines l’été dernier, le temps de l’enregistrement de Oulipo Saliva qui sort le 2 mai chez We are Unique Records. Pour la tournée, on se retrouvera en général à quatre sur scène, avec une formation batterie, contrebasse, clavier et guitare-chant, et on invitera pour chaque concert un hiddentrack différent, puisqu’ils sont un peu répartis dans toute la France.

Liability : Pourquoi cette référence à l’Oulipo dans le titre de l’album ?

Mickaël : En fait, c’est parce que c’est un album composé et écrit avec une contrainte. Les textes n’utilisent jamais la lettre ‘e’, comme dans La Disparition, et dans la musique, il n’y a jamais d’accord de Mi. C’est donc un album dans la lignée des travaux de Queneau ou de Perec.

Liability : D’où vous vient l’idée de travailler ensemble ?

Eric : On vient tous de St Etienne, et on connaissait respectivement le travail des uns des autres, qu’on appréciait beaucoup, même si on ne s’était jamais rencontrés. On partage cette envie de faire des rencontres éphémères, avec des musiciens ou même avec des danseurs, par exemple. Donc quand on s’est rencontrés, on a tout de suite eu envie de faire quelque chose ensemble. Notre première collaboration a été déjà assez folle. Près de St Etienne, il existe un lieu de résidences qui s’appelle La Fabrique, et qui comporte deux étages. Angil a fait son concert à l’étage du haut, avec les personnes qu’il avait envie d’inviter. Nous, on avait placé des micros et des caméras dans sa salle, et à l’étage du bas, on remixait son concert en direct. Et les gens pouvaient passer d’un étage à l’autre pendant le concert, via un escalier où les sons en provenance des deux salles se mélangeaient. On a eu des super sensations pendant ce concert, on a aussi eu de supers retours. On s’est vraiment éclatés à faire ce concert éphémère. Donc on ne voulait pas en rester là, on voulait faire autre chose ensemble.
On avait un peu de temps début janvier 2006 ; on s’est enfermé dans un studio pendant 18 jours, et on s’est fixé la règle suivante : On écrit un morceau par jour, en sons et en images, on l’enregistre, on ne revient plus dessus, et on passe au morceau suivant.

Liability : Il n’y a pas eu de création du tout avant l’enregistrement ?

Eric : En fait, chacun a préparé un peu de matière à l’avance. On s’est juste réunis une fois pour en discuter avant d’entrer en studio. C’est là qu’on a décidé du nom du groupe, en jouant sur le terme économique “join venture” et en créant un personnage appelé John. C’est aussi à ce moment-là que j’ai amené la pochette. Mickaël avait amené des bouts de textes dans un cahier, avec des trous, en laissant la possibilité à Fabb de compléter, de modifier, de rayer des extraits.

Mickaël : En fait, j’ai pris beaucoup de notes en écoutant les infos. Ca faisait longtemps que j’avais envie de faire ça : d’écrire quasiment en écriture automatique, en réaction à ce flux continu d’informations qui peut nous être délivré par moments. Face à cet “info-tainment”, à ce flux qui est tellement dense qu’il en devient complètement superficiel, j’ai jeté sur le papier des phrases ouvertes, de telle sorte que Fabb puisse ajouter ses idées, rebondir sur telle ou telle chose…

Fabb : Et c’est là qu’on a découvert le “magnetic poetry”, qui est vraiment un truc magique ! C’est toute une série de petits magnets qu’on peut mettre sur les frigos, avec sur chacun un mot. On a un de nos titres qui est quasiment né de ça : le texte est fait de phrases composées sur le frigo…

Liability : Cet album est voué à être une expérience unique, ou vous avez l’intention de travailler à nouveau ensemble ?

Eric : C’est a priori une expérience unique. En tout cas, si on donne une suite ce ne sera pas sous cette forme là, en s’enfermant dans un studio comme ça : ça ne serait plus rigolo. En plus, pour être honnête, Angil va sortir son nouvel album, nous, B R OAD WAY, on travaille sur le nôtre… Bien sûr, on garde cette idée de collaboration en tête, mais pour le moment on n’a pas trop envie de se poser ce genre de question. Pour ma part, je sais que ce sera un autre délire en vidéo, qu’il y aura peut-être d’autres personnages… on pense le truc plus comme un collectif, un peu à la Gorillaz.

Liability : Et donc en studio, ça s’est passé comment ? Vous disiez tout à l’heure que le texte a été composé à quatre mains, l’un rebondissant sur les idées de l’autre. Votre façon de le chanter a-t-elle été travaillée comme ça ?

Mickaël : De façon typique, la création d’un morceau, en prenant l’exemple “Names”, se passait de la façon suivante :
J.C., qui s’occupe des machines, proposait un sample de départ. A partir de là, un peu dans notre coin, Fabb et moi on essayait différents textes ; on est sans doute passés par celui de “Coin-operated” ou celui de “Stein Walz” en les éliminant ; on trouve que celui de “Names” colle bien sur le rythme, et on commence à bosser là-dessus.
En même temps, d’un autre côté de la pièce, Gio et Flavien, les deux platinistes, essayaient des trucs. Gio sort un disque de bruits d’animaux et se rend compte que ça ne va pas ; il est plus satisfait avec des sons industriels. Flavien dégote un extrait de Schönberg qui est presque dans la tonalité et qu’il suffit juste de remonter un peu…
A la fin de la journée, chacun apporte son flux pour alimenter le morceau, et on le fait tourner en calant des choses jusqu’à ce qu’on soit satisfaits. Il y avait presque une dimension live à ce travail. On enregistrait pendant la nuit qui suivait ; on faisait quelques petits réglages le lendemain, et après, on ne touchait plus à rien.
Pour le texte, on a fait un travail très rythmique, vraiment en cherchant le texte qui avait le bon nombre de syllabes, qui tombait bien sur notre base. Notre façon de choisir les textes a été très binaire : “Ca on prend / Ca on jette”, et sans aucun scrupule à jeter quoi que ce soit.

Liability : Mais du coup, faites-vous vivre vos morceaux sur scène ? Est-ce qu’ils évoluent ? Ou alors essayez-vous de garder ce résultat de l’enregistrement ?

Eric : Ils évoluent ! De plus en plus, même. On doit avoir fait maintenant 15 concerts, et on se rend compte que les morceaux sortent vraiment de leur cadre. On utilise plein de machines sur scène, mais on fait en sorte de se laisser une grande latitude pour pouvoir les raccourcir, ou les rallonger. On s’amuse beaucoup à faire ça.

Liability : Du coup, vous ne trouveriez pas amusant d’enregistrer un album live sur un des derniers concerts, pour le mettre en parallèle de votre premier enregistrement ?

Eric : On y pense, oui. Si on devait ressortir une édition de l’album, on y ajouterait un live filmé, qui permettrait de comparer avec la version figée de janvier 2006.

Liability : Sur scène, hier soir, j’ai eu l’impression que votre façon de chanter ne se limitait pas à un duo, mais que ça pouvait s’apparenter à une bataille entre vous deux, ou que vous jouiez parfois à un jeu de questions/réponses. C’est quelque chose de volontaire ?

Fabb : En fait, on aime beaucoup cette dualité : A certains moments, Angil et moi on est vraiment en phase dans la dynamique du morceau, à d’autres moments, c’est véritablement une confrontation, comme deux personnes qui se pousseraient l’une l’autre jusqu’à ce qu’il y en ait une des deux qui tombe. On aime bien jouer là-dessus, donner parfois l’impression qu’on ne se supporte pas. On aime bien pousser le chant à l’extrême, parce que ça colle vraiment à la façon brute dont l’album a été créé. Ce n’est pas vraiment quelque chose de réfléchi, c’est venu spontanément. Et en plus, on s’est rendus compte que cette façon de chanter correspondait bien avec les textes, qu’elle collait bien avec l’attitude du téléspectateur qui peut avoir des spasmes face au flux d’informations, qui a envie de se lever de sa chaise et d’éteindre le poste. Le chant peut suivre cette montée de violence qui envahit le spectateur, et va redescendre en même temps qu’il redevient passif devant son écran.

Mickaël : En plus, les paroles comme je le disais tout à l’heure ont été en partie écrites en écoutant les infos. Même s’il y a des allégories dans le texte, le parti pris politique est assez marqué. C’est une sorte de prise de conscience amère, à la fois révoltée et désabusée, face à tout ça. Donc forcément, ça se retrouve dans la façon de chanter ces textes, qui va pouvoir passer par toutes les nuances d’un registre d’émotions assez large.

Liability : Votre concert d’hier soir, vous en avez pensé quoi, vous ?

Eric : C’était clairement l’un des meilleurs ! On a vraiment été séduits. Tout de suite ça a fonctionné ; tout de suite, on a senti qu’il se passait quelque chose avec le public, qu’il y avait un échange. Ca nous a galvanisé. A propos de ce que je te disais sur la façon dont nos morceaux pouvaient bouger en live, hier soir, ça a été un gros moment : sur tous les titres on changeait des trucs, on rallongeait tel morceau de trois minutes, on se faisait des surprises.

Fabb : En plus on avait vraiment la pression.
Notre tourneur, Axel, qui dirige une boîte qui s’appelle l’Entreprise, nous a fait une sortie d’album magnifique, en nous amenant dans plein de petites salles à Paris, dans des endroits magnifiques comme la Cartonnerie de Reims, et donc dès le début, on a eu un suivi de la part de personnes qui s’intéressaient à notre projet.
On savait que Bourges était un peu le point culminant de la tournée. On est montés en pression très vite ; on s’est dit qu’on n’avait pas le droit à l’erreur… en plus c’était un set de 35 minutes, c’est-à-dire qu’on n’avait pas le temps de poser les ambiances comme on pouvait le faire dans des concerts plus longs. Donc beaucoup de contraintes, et beaucoup de pression..; et finalement, ça a fonctionné au-delà de nos espérances !

Mickaël : On a été très agréablement surpris de l’accueil du public, parce que sur un an, on n’a pas vendu énormément de disques, un millier, à peu près. Et la surprise a été d’autant plus agréable qu’on a tous été spectateurs à Bourges avant d’y jouer. En plus, il y a quelques jours, on a joué dans un festival en Suisse, où les conditions étaient à peu près les mêmes, mais où ça n’a pas du tout pris avec le public. On a vraiment été épatés par la réaction du public quand on a fait “Coin-operated” : on ne s’attendait pas à ce que les gens la connaissent, réagissent comme ça. Franchement, il s’est vraiment passé quelque chose d’unique !

Liability : Est-ce que le fait de jouer à Bourges représente quelque chose de particulier, pour vous ?

Mickaël : Pour moi, oui ! En fait j’adore ce festival. J’aime beaucoup le principe de proposer les concerts dans plusieurs intérieurs, dans plusieurs petites salles. Pour comparer, je préfère nettement ça à Belfort, où je suis allé en tant que spectateur : je n’aime pas trop ce côté grosse machine de guerre. J’ai un peu la phobie de Dawn of the dead… j’ai un peu l’impression que tous les gars vont se transformer en mutants ! Il y a vraiment trop de monde. Et on perd cette sensation-là à Bourges, parce qu’il y a plusieurs petits intérieurs. Et j’ai aussi des super souvenirs de spectateur, ici.

Eric : Oui, c’est pareil pour moi. Notamment, là où on a joué hier, au 22 Est, j’ai vu un concert extraordinaire de The Ex. Et ça fait vraiment plaisir de se retrouver exactement au même endroit. Et puis quand même Bourges, ça permet de poser un nom, de se faire connaître. L’année dernière, on a été Découverte Electronique. On se rend compte que c’est super important. Ca va permettre à Axel de boucler la tournée, par exemple.

Fabb : Même si ce n’était qu’une salle de 600 personnes, on sait qu’il y a plusieurs programmateurs de festivals qui étaient là, qui ont aimé notre concert, qui sont repartis avec des disques. Ce sont des choses vraiment motivantes pour nous pour la suite.

Liability : De quels concerts avez-vous envie de profiter, d’ici la fin du Printemps ?

Mickaël : J’ai vraiment envie de voir Cold War Kids, et puis aussi Yelle.

Eric : Oui, ces deux-là, et puis j’aimerais bien voir Amon Tobin, aussi.

Fabb : Et je crois qu’il y a un petit groupe, qui s’appelle… comment déjà ?… ah oui… Angil & the Hiddentracks qui joue aussi dans un bar…

Liability : Vous voulez ajouter quelque chose pour conclure ?

Eric : Oui, on voudrait parler de CD1D. C’est une plateforme de vente de CDs en ligne, qui regroupe plusieurs labels indépendants. Qui n’a absolument aucun but lucratif. Le but est bien évidemment de vendre des disques et de faire de l’argent, mais cet argent est presque entièrement redistribué aux artistes et aux labels. On prend juste petit pourcentage pour payer la personne qui s’occupe de l’envoi des stocks. Le catalogue est vraiment très divers. On est dedans, mais on y trouve aussi les Ogres de Barback par exemple. Ca permet à des gros groupes d’aider de plus petits groupes. Ca me semble essentiel, parce que les distributeurs ont de plus en plus de difficultés à placer nos disques dans les magasins traditionnels. C’est une niche qui nous permet de rester visible. Notre discours, c’est “Télécharger, c’est découvrir ; acheter, c’est soutenir.”. On a créé cette structure avec 21 autres labels. On est avec des gros labels comme Viscious Circle ou Irfan par exemple. Et d’ici la fin de l’année, on pense aussi mettre tous les titres en dématérialisé.

Liability : Gérald, peux-tu conclure avec une présentation rapide du label ?

Gérald : Jusqu’à maintenant, on s’appelait Unique Records, mais en fait, il y a plein de “Unique Records” dans le monde, dont en particulier, un qui existe depuis pas mal d’années en Allemagne. Un label assez gros, avec un catalogue électro assez pointu. Ils se sont manifestés récemment pour nous dire qu’ils allaient déposer le nom. On a été d’accord pour personnaliser notre nom, et on est tombés d’accord pour ce nouveau nom : “We are Unique”. De cette façon, on garde l’idée que nos artistes sont particuliers, qu’ils sont uniques, et aussi, cette dénomination peut laisser envisager que les véritables Unique Records, c’est nous !
En juin dernier, on a fêté les 5 ans du label. A l’occasion, on a sorti une double compilation, sur laquelle on trouve autant des artistes déjà sortis sur le label que des artistes qu’on a dans les bacs, et qu’on va sortir dans les mois à venir. On a également mis sur la partie DVD de cette compilation des clips, des films d’animation, des documentaires. On a vraiment voulu marquer le coup.
On est maintenant dans une phase où on sort des nouveaux albums d’artistes dont on a déjà sorti le précédent. Comme le nouvel Angil le mois prochain, le nouveau Lunt, qui était notre première référence, le prochain Half Asleep, qui devrait être enregistré cet été. En ce moment, Valérie tourne avec Matt Elliott, en jouant dans son groupe… En fait, il est vraiment fan de sa musique. On va également sortir quelques nouveaux projets, comme le premier album de King Kong was a Cat, qui est le projet électro du guitariste de Mélatonine ; Imagho aussi, qui est le projet solo d’un des guitaristes de Baka! On a vraiment plein de projets dans les bacs, à vrai dire. C’est pour ça qu’on est contents si des albums comme celui de the John Venture ou celui d’Angil marchent bien. Cela nous permettra d’avoir des fonds pour sortir les suivants.
On est également en train de refondre notre site. On mettra sur la nouvelle version tout le catalogue en libre téléchargement. Nos artistes ne sont pas déclarés à la SACEM ; leurs disques sont sous licences Creative Commons. Tous nos artistes sont d’ailleurs distribués sur Pragmazic. Les sorties à venir figureront également sur le site. Le site changera d’adresse à terme, mais dans un premier temps, l’adresse actuelle restera valide.

Merci à Gérald et à Axel pour m’avoir permis de réaliser cette interview un peu au pied levé. Merci à The John Venture pour leur disponibilité et leur gentillesse.

Lien : http://www.myspace.com/thejohnventure
http://www.uniquerecords.org/

Par Claire

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