Extreme Shoegaze – ES2 (Ovvk Recordings)

Artiste : Extreme Shoegaze

Album : ES2

Label : OVVK RECORDINGS

Année : 2020

Tracklist : |01 ES2

Note : 8

Au début des années 90, juste avant le tsunami qui est en train de couver du côté de Seattle, les jeunes groupes de l’ouest français lorgnaient plus vers la Grande Bretagne et sa scène de pop bruyante émergente, de Ride à Boo Radleys en passant par Lush ou The Jesus And Mary Chain et, bien sûr, le fer de lance irlandais My Bloody Valentine.

C’est à cette époque que Jimmy Arfosea a commencé à mettre en séries ses pédales de distorsion, de delay et de reverb pour faire de la noisy pop. D’abord avec Nos Étés Trop Courts, puis Les Autres, Extreme Shoegaze jusqu’à An Ocean Of Embers, son projet actuel.

Extreme Shoegaze est le plus atypique et expérimental. Le trio avait pour ambition de pousser le processus de composition shoegazing à son extrême (comme son nom l’indique…) afin de créer des morceaux “fleuves” à base de nappes de saturation noyées dans de la réverbération associée à de l’écho, créant ainsi des vagues sonores arythmiques se rapprochant de l’ambiant et du drone, et des productions les plus extrêmes de Kevin Shields.

Pascal Riffaud, co-fondateur du groupe, disparait brutalement en 2017, laissant derrière lui nombre de précieux enregistrements issus de différentes sessions. ES2 est de ceux là. Il s’agit du 2° enregistrement de la formation alors en duo, datant de 2015 et qui vient enfin d’être publié sur Ovvk Recordings, le label de Jimmy. Ce dernier a accepté de répondre à nos nombreuses et indiscrètes questions sur le groupe et ses origines, mais également sur le processus créatif et les ambitions de la formation.

Pascal Riffaud

Liability : Peux-tu nous présenter les membres d’Extreme Shoegaze, vos expériences passées… Comment vous êtes vous rencontrés ? Qu’est-ce qui a motivé la formation du groupe ?

À l’origine Extreme Shoegaze est composé de moi-même (Jimmy Arfosea) et Pascal Riffaud aux guitares et Camille Michel à la basse. Je connaissais Pascal depuis les années 1990, on se croisait souvent dans les concerts indie sur Rennes et Nantes. Pascal faisait partie de l’équipe qui a fondé le Blockhaus DY10 (à Nantes, ndlr) et s’occupait d’une partie de sa programmation. Quand je suis revenu en 2000 sur Nantes après des études à Rennes et un passage à Paris, nous nous croisions plus souvent notamment quand j’allais voir les concerts du Blockhaus et nous partagions souvent lors de nos conversations notre nostalgie du son shoegaze.

En 2003, Le Lieu Unique a organisé la re-création de An Angel Moves Too Fast To See, composition pour 100 guitares électriques, écrite par Rhys Chatham, musicien de la scène No-Wave new-yorkaise proche de Glenn Branca et Sonic Youth. À l’appel du Lieu Unique, de nombreux musiciens de Nantes et de la région (je me souviens de la présence des membres de Hint) participèrent à cette création. Pour ma part j’étais dans la section soprano aux côtés de Pascal lors des deux représentations.

Suite à ce concert, nous parlions souvent de créer un projet alliant cette vision de la composition pour guitares électriques avec le son shoegaze. Ce projet a mis du temps à se mettre en place, Pascal étant déjà impliqué dans de nombreux projets musicaux dont Ground, son groupe noise. En 2010, Pascal a remis le projet à notre agenda en invitant Camille Michel, comme lui ancien étudiant de l’École d’Architecture de Nantes, à la basse.

Nous avons commencé les répétitions fin 2010 et donné notre premier concert au Blockhaus DY10 en mars 2011, proposant ce soir là ES1, notre premier morceau fleuve de 30 minutes. D’ailleurs si nos compositions font 30 minutes c’est pour se conformer au format des concerts Set 30′ du vendredi soir.

Liability : Comment considères-tu ce projet ? Comme un groupe de rock, un projet expérimental, un exercice de style ?

Je dirais un projet expérimental. Pascal, Camille et moi ayant tous les trois une inclination pour les théories esthétiques, l’art contemporain, les installations sonores etc.

Liability : Vous avez d’autres projets en parallèle, peux tu nous présenter Aalpes et An Ocean Of Embers ?

An Ocean Of Embers est un duo shoegaze que j’ai monté après avoir rencontré la chanteuse Elsa Muller par petite annonce. Elle vit sur Lyon, on travaille donc à distance mais ça fonctionne très bien. Pascal me motivait souvent à démarrer ce projet et à aller au delà des démos shoegaze que je maquettais seul depuis 2012. Je les lui faisais souvent écouter et il les appréciait. Après sa disparition en juin 2017 (j’invite les lecteurs à consulter ce bel hommage que Gérôme Guibert lui a rendu sur Tohu-Bohu, le blog de Trempolino), monter ce projet est devenu pour moi impératif et avec Elsa nous avons commencé à enregistrer nos premiers morceaux en octobre 2017.

An Ocean Of Embers est un projet plus classiquement shoegaze qui allie ce son, principalement l’influence My Bloody Valentine avec des influences post-punk et indie pop comme par exemple occasionnellement une basse “à la” New Order ou autre. Le projet a un succès d’estime non négligeable avec, par exemple, des passages sur les radios indépendantes américaines comme DKFM mais j’aimerais passer un cap supplémentaire et dépasser le stade de l’auto-distribution sur Bandcamp en trouvant un vrai label et en montant un véritable groupe.

Aalpes était le projet shoegaze “solo” de Pascal, il y poussait à l’extrême son goût pour les sons de guitares très travaillés en incluant ça et là des influences plutôt issues de la scène électronique Glitch et IDM. On peut retrouver une partie de ses compositions sur le Bandcamp de Ovvk Recordings et sur son propre Bandcamp.

Camille a également plusieurs projets dont Crème Fouettée, projet shoegaze qu’il mène avec son frère Charles. Tous ses projets sont rassemblés sur sa page Bandcamp.

Liability : Tu cites essentiellement des influences early 90’s (My Bloody Valentine, Sonic Youth, Codeine, Slowdive, Labradford…) alors que l’on pourrait également rapprocher vos productions de formations telles que Explosion In The Sky, Wow and Flutter ou Mogwai. Êtes vous passés à côté de cette mouvance dite “Post Rock” (bien que la plupart des groupes portant cette étiquette la rejettent…) avec qui vous partagez pourtant les mêmes influences assumées et un même parti pris instrumental ? Peut-être vous sentez vous paradoxalement plus proches de groupes issus du métal tels que Jesu ou Sun O))) ?

C’est très juste, d’ailleurs nous écoutions tous les trois du Post Rock et du Math Rock mais on peut aussi rapprocher Extreme Shoegaze des scènes Drone et Ambient. D’ailleurs je trouve que nos compositions, surtout ES2 et ES3 à venir, se rapprochent aussi de la collaboration de Brian Eno avec Kevin Shields ou de ce que Shields a fait avec Experimental Audio Research.

=> https://ovvkrecordings.bandcamp.com/album/es2

Liability : Comment s’est passé l’enregistrement d’ES2 ? Conditions live (2 guitares, +/-1 prise), ou vous avez fait plein d’overdubs avec un gros travail de production en aval ?

Au niveau de la production c’est du “home recording” digital, j’ai enregistré ma guitare puis Pascal a enregistré sa “couche” chez lui et m’a renvoyé le mixage final que j’ai ré-équalisé et masterisé. Il n’y a pas d’overdubs mais par contre beaucoup de chaînage d’effets. Il n’y a pas de basse non plus. Les fréquences basses sont occupées par la guitare de Pascal qui joue comme il le faisait souvent en accordage DADGAD.

ES2 date de 2015 en fait. On planifiait un second concert au Blockhaus DY10 qui n’est pas venu car on tergiversait beaucoup sur cette composition. J’avais apporté la grille d’accord de départ pour les 15 premières minutes, à l’origine je voyais cette partie beaucoup plus shoegaze “conventionnel” dans le traitement, plus proche de My Bloody Valentine. J’en ai d’ailleurs fait une version de ce type avec An Ocean Of Embers pour notre premier “single”. Les personnes qui écouteront cette version et les quinze premières minutes de ES2 constateront donc qu’il s’agit de la même grille harmonique pour un résultat complètement différent.

J’ai proposé à Pascal une deuxième partie avec un grille harmonique assez différente de la première ce qui fait que le morceau a deux “mouvements” clairement distincts. Pascal m’a donc proposé dans un premier temps une version d’arrangement shoegaze assez classique. Lui comme moi n’étions pas satisfaits du résultat et un soir Pascal m’a envoyé sa version définitive sur laquelle il a fait un travail absolument incroyable, donnant un nouvel horizon au morceau en alternant dissonances et consonances avec un gros travail également sur le stereo delay.

Le retour par mail que je lui ai fait quand il m’a envoyé sa partie est assez parlant à cet égard : “…Il y a un côté agressif, presque oppressant, qui met mal à l’aise et qui est super intéressant (…) Là, en t’écrivant, j’en suis à ma deuxième écoute au casque… C’est vraiment une expérience sonore venue d’un autre monde… Il y a un truc assez fascinant qui se passe entre une espèce de rejet de cette oppression sonore (une espèce de défense naturelle en quelque sorte) et une irrésistible attirance pour un objet sonore non-identifié, comme un envoûtement… Je trouve que conceptuellement il y a un truc hyper intéressant : c’est un magma dissonant hyper oppressant (pesanteur, tellurisme, matière) mais il y a un côté plus aérien (apesanteur, éther, immatériel). C’est vraiment étrange ce que je ressens à l’écoute… C’est comme si la notion de plaisir à l’écoute n’était plus un critère, ni même la notion de beau… En fait c’est à la fois beau et inquiétant (…)”

Liability : Pourquoi sortir ES2 aujourd’hui ?

En fait on a traîné avant de sortir le premier “album” ES1 enregistré en 2012 mais ré-enregistré plusieurs fois pour des problèmes de son et mixé seulement en 2016. Ce morceau est une interprétation en home studio du live qu’on a joué en 2011 au Blockhaus DY10 et qu’on peut écouter sur le Bancamp de Camille.

En 2013, après une pause dont Pascal avait besoin pour se concentrer sur ses autres projets (Aalpes, Ground, Air Air, Drum Drum), on a donc travaillé sur un nouveau morceau de 30 minutes à jouer au Blockhaus et qu’on intitulerait ES2.
J’ai proposé une nouvelle base de travail 4 minutes mais cette matière ne se prêtait pas à être étendue à 30 minutes ou du moins on a pas trouvé de suite satisfaisante.
Mais comme on aimait bien ce morceau malgré tout, Pascal et moi planifions d’en faire un single et quand Pascal nous a quitté j’ai voulais lui rendre hommage et je l’ai donc sorti en octobre 2017, adossé à ES Beta, un morceau basé sur une énorme boucle shoegaze de Camille à la guitare,

Pendant l’été 2014 je suis donc parti sur une nouvelle base pour ES2 qui donnera la version qui sort aujourd’hui. Finalement Pascal l’a trouvé trop compliquée à jouer en live et incapable de reproduire ces parties de guitares incroyables qu’il avait faites en enregistrement. Ceci qui explique le fait qu’on ne rejouera finalement au Blockhaus DY10 qu’en décembre 2016 avec une troisième composition, ES3, dont je sortirai l’année prochaine, le mix console enregistré live avec un excellent son qui fait d’aileurs plutôt penser à une session live en studio.

Avant ce deuxième et dernier live, on s’est dit que c’était le moment de sortir ce qu’on avait enregistré auparavant pour ne pas laisser traîner trop d’enregistrements inachevés derrière nous. Voilà pourquoi les choses ne sont sorties qu’à partir de 2017 : ES1 avant la disparition de Pascal, puis ES Alpha. Je me suis ensuite éparpillé sur d’autres activités, notamment mon projet shoegaze An Ocean Of Embers et j’ai attendu un creu dans “l’agenda” de Ovvk Recordings pour le sortir. J’ai également pris un temps pour démarcher de “véritables” labels pour cet enregistrement, car je le trouve très bon, mais ça n’a pas abouti. J’ai tenté cette démarche aussi en hommage à Pascal car je trouve que son travail mérite mieux qu’une sortie sur mon petit label digital qui reste très confidentiel.

Liability : Quels sont tes ambitions pour ce projet ? Un vinyle  ? Une reformation ? La bande son d’une exposition ou d’un film ?

Un extrait de ES2 a été utilisé pour un court-métrage canadien.

Après le décès de Pascal, le projet s’est naturellement éteint en 2017 mais il reste une composition à sortir : ES3, enregistré live sur console au Blockhaus DY10 en décembre 2016. Je suis particulièrement impressionné par ce qu’on a fait ce soir là, le son est apocalyptique, les effets de guitares incroyables. Une vidéo de ce concert a également été enregistrée. En 2021, je la posterai sur Youtube en même temps que la sortie de l’enregistrement sur Bandcamp, la prise de son est excellente.

Pour le reste je suis ouvert à toute proposition pour qui voudrait sortir une de nos compositions sur support physique, en particulier ES3 qui est inédit à ce jour. Par ailleurs, je n’exclue pas de réactiver ce projet mais pour moi ce ne pourrait se faire sans la présence de Camille. Nous avons vaguement évoqué la possibilité de reprendre Extreme Shoegaze à un moment où Camille envisageait un retour sur Nantes qui ne s’est pas fait.

Photo par Baptiste Deschamps

Liability : Qui est derrière les manettes du label Ovvk ? Quelle est la démarche initiale de ce label ? Il y a 2 branches plus ou moins distinctes si j’ai bien compris : une branche archives et une branche nouveautés c’est bien ça ? Ovvk restera-t-il un net label ou a-t’il d’autres ambitions ?

Au départ Ovvk Recordings était une simple page sur un serveur Free depuis le début des années 2000. Avec trois amis, on y postait des morceaux IDM Lo-Fi qu’on faisait ensemble ou séparément. Il y avait JB Boutet qui est derrière le très beau projet electronica Triton et Jake Manley, qui est maintenant une figure de la scène 8 bits britannique avec son projet Jellica. Mais en 2010, je me suis remis à composer pour les guitares en même temps que le projet Extreme Shoegaze est né. Ovvk Recordings a migré sur Bandcamp. On peut d’ailleurs y retrouver nos origines IDM avec la première compilation qu’on a sorti à l’époque qui s’appelle Opening Sampler. Mais Ovvk Recordings est donc consacré depuis une dizaine de références au son shoegaze un peu “déviant”.

Ovvk Archives est en effet une division consacrée à la scène indie pop du début des années 90 , principalement autour de Les Autres, mon groupe noisy pop de l’époque. Il y a eu toute une ramification de projets parallèles et solo et de groupes amis autour de nous : Megrim, Bartùf et Lolek (nos trois projets solos), In Sense avec deux membres qui formeront plus tard Mils, Guitare Boy qui a fait un split avec Stereolab, In The Bus, Crash, Nos Étés Trop Courts (mon premier groupe avec Gérôme Guibert de Crash) et bien sûr et surtout Mils qui fera plusieurs albums sur Gooom et collaborera avec M83 dans le projet Purple Confusion. Mais Ovvk Archives peut être ouvert à d’autres groupes amis de l’époque qui souhaiteraient ressusciter et remasteriser des enregistrement oubliés ou délaissés dans des greniers…

Liability : Y-a-t’il un groupe ou un projet qui te tient particulièrement à coeur, récent ou passé, qui selon toi manque cruellement de popularité et que tu voudrais nous présenter ?

C’est difficile à dire, depuis quelques années j’écoute très peu de nouveautés. J’ai plutôt tendance à laisser le temps faire son oeuvre et laisser des noms émerger durablement avant de les écouter. À vrai dire j’écoute beaucoup de rock progressif, de Krautrock, de Post Punk 80’s, les pionniers de la musique électronique aussi et donc peu de choses des années 2010 sauf dans les styles Drone et Modern Classical mais sans forcément suivre l’actualité donc. J’aime beaucoup par exemple le travail de Ian Hazeldine avec son projet Antonymes.

De la scène shoegaze actuelle, j’aime beaucoup Pinkshinyultrablast, The Virgance, Belong, Jaguwar… La nouvelle vague shoegaze a pris une telle ampleur qu’il est difficile de tout suivre. Mais à la base je suis plus fan du son shoegaze que de ce que propose les groupes de ce mouvement du point de vue de l’écriture. Je me lasse rapidement du côté ethereal ou dreampop du shoegaze avec ses guitares réverbérées. Je suis plutôt un fan du son fuzzy, des crépitements, des distorsions harmoniques mais en dehors de My Bloody Valentine il y a peu de représentants de cet aspect du shoegaze…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *