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Imagho

Le : 11-09-2013

Lieu : e-mail

propos recueillis par Fabien et publiés le 27-09-2013

On insiste, on le revendique même. Méandres est certainement l'un des plus beaux disque de cette année. Jean-Louis Prades aka Imagho est quelqu'un de discret et surement trop rare à notre goût mais chacune de ses sorties nous émerveille. Son précédent disque, Inside Looking Out, nous avait mis singulièrement à genou. Avec ce nouvel album, Imagho sait se rendre indispensable en jouant de finesse et d'une limpide créativité. Jean-Louis Prades revient avec nous sur ce disque mais aussi sur ce qu'est Imagho.

Liability : Tu as annoncé que ce nouvel album a été conçu à l'ancienne. Pourquoi ce parti pris et d'où est venu cette idée ?

Imagho : Ce parti pris est venu progressivement. Tout est parti de ma guitare, une guitare italienne des années 60 que j'ai achetée dans un vide-grenier plus pour profiter de l'aubaine (un prix ridiculement bas) que par envie de m'en servir. J'ai pris le virus du vieux matériel à cette occasion. Cette guitare sur mon ampli moderne ne sonnait pas du tout, j'ai donc changé d'ampli pour un Fender de 1969, et ainsi de suite, pour la guitare folk, les orgues etc... Partant dans cette direction, j'ai reconsidéré la façon de travailler qui avait été la mienne sur Inside Looking Out, avec des découpes dans les prises de son, des réarrangements dans les structures à la souris. Je trouve ce disque un peu clinique, avec le recul. Je viens à la fois du jazz et de la noise, deux musiques dans lesquelles l'aspect live est très important. J'ai eu le sentiment d'avoir perdu cette interaction, cette spontanéité, dans Inside Looking Out. Je ne peux évidemment pas interagir avec moi-même, mais j'ai essayé de donner une couleur "live" à "Méandres", en jouant systématiquement toutes les prises en entier, sans retouches, les refaisant jusqu'à ce qu'elles me satisfassent, et ce, avec tous les instruments, batterie comprise. J'ai voulu retrouver un peu de la vie des enregistrements en direct. Je n'ai, par exemple, jamais utilisé de clic, et j'ai laissé passer des micro erreurs pour éviter le côté stérile de beaucoup de productions actuelles.

Liability : Penses-tu dès lors que le tout technique, dans le sens d'utiliser des procédés plus modernes (électronique) puisse être un frein à la créativité ou cela rendrait-il la musique moins vivante ?

Imagho : Non, l'outil n'est jamais responsable de rien, c'est l'utilisateur qui a le dernier mot. Mais les outils actuels vont tous dans le sens de la simplification de tâches traditionnelles (découpage, gommage d'erreurs, recalage dans le tempo) et rendent très facile, donc très tentants, le travail de suppression des aspérités. De même, ils permettent de repousser à plus tard l'idée de composition: il est très facile d'enregistrer des cellules de base (rythme, accords) et de se dire "on verra si on garde 8 mesures de ça ou si on en met 10", en collant des mesures supplémentaires. Je ne suis pas opposé à cette façon de travailler, c'est parfois la notre dans Baka! par exemple, qui est une créature plus expérimentale, mais pour cet album d'Imagho je voulais soit vraiment composer avant d'enregistrer, soit laisser les improvisations successives décider de la forme d'un morceau, et ne pas revenir dessus 15 jours plus tard. J'ai fait les prises d'un trait, et je n'y suis revenu que pour les mixer.

Liability : En somme tu as choisi sciemment de te compliquer la tâche. Est-ce que c'est dans ces conditions on va dire plus difficile qu'on peut aboutir à un résultat plus attrayant ou plus gratifiant ?

Imagho : Plus gratifiant certainement. C'est peut-être idiot mais je préfère par exemple jouer une partie de batterie en entier, en ressentant du plaisir en la jouant, plutôt que d'en faire 10 prises et de garder quelques mesures par-ci, par là. J'ai aussi le sentiment que, si le disque sonne de façon "vivante" (ce que je ne peux pas vraiment juger, je suis même finalement le plus mal placé pour le faire), ça sera grâce à ce parti-pris, et que cette caractéristique peut se révéler attrayante pour une partie du public qui cherche l'émotion, qui cherche à sentir un peu la personne derrière l'instrument

Liability : Justement, derrière l'instrument qui y a t'il ?

Imagho : Il y a moi! Derrière chaque instrument du disque d'ailleurs, qu'il soit réel (batterie, orgues) ou virtuel (piano, contrebasse), sauf sur Great MazingerBruno Ricard joue du Chapman stick. Je ne saisis pas vraiment le sens de la question, sorry...

Liability : Ce que je voulais dire, quelle part de toi même tu mets dans ta musique ?

Imagho : Pendant longtemps, j'ai volontairement mis dans Imagho la part "sensible" de mon expression de musicien. J'ai cherché à exprimer de la délicatesse, de la subtilité, sauf exceptions (quelques titres plus "rentre - dedans" sur des compilations, un album plus "cérébral" (Someone Controls Electric Guitar). Mais durant tout ce temps, je jouais en parallèle dans d'autres projets, dans lesquels je pouvais exprimer d'autres facettes de ma personnalité. Aujourd'hui, Imagho est devenu quasiment mon seul projet, et j'ai franchi la barrière esthétique que je m'étais mise. Je joue dans Imagho ce que j'ai envie de jouer, que ce soient des choses sensibles et délicates comme avant, ce qu'on entend dans "Méandres" ou des choses plus sombres comme ce que je propose en concerts depuis quelques mois, avec du chant, jusqu'à des titres plus rock comme ceux que je travaille pour le EP chanté sur lequel je planche, où je joue de la batterie de la basse et, pour un titre, de la guitare fuzz dans un esprit plus proche de Chokebore que de "Méandres". Je continue à avoir d'autres projets à l'extérieur d'Imagho, mais je les vis plus pour les rencontres avec les musiciens concernés, que comme des échappatoires stylistiques. Imagho est devenu la signature de tout ce que je produis seul. J'avoue avoir d'ailleurs pensé à laisser tomber le nom d'Imagho pour tout signer de mon propre nom.

Liability : Si tu y a pensé pourquoi ne pas signer tes disques sous ton propre nom ?

Imagho : Je suis attaché au nom Imagho, alors l'abandonner m'a juste effleuré, mais je n'ai pas franchi le pas. Et puis "Méandres" sort tout juste, ce serait un mauvais coup porté à mes amis Jérôme (Alara) et Gérald (WAUR) de dire que j'abandonne le nom et que je bosse sur d'autres choses sous mon propre nom. Enfin, je signe depuis quelques années de mon nom les commandes que l'on me fait, pour des expos, du théâtre... Du coup j'en suis venu à me dire que je signerai du nom d'Imagho tout ce qui vient de moi, et de mon propre nom les commandes.

Liability : Méandres, justement, revenons y. Depuis que le disque est achevé, est-ce que tu l'as réécouté et avec le recul penses-tu qu'il y aurait des choses que tu aurais faites différemment ?

Imagho : Je n'ai pas assez de recul encore. Une chose que j'aurais peut être dû envisager, c'est un tracklisting différent pour le cd et pour le vinyle, car un cd n'a pas le même découpage que deux faces de vinyle.

Liability : Est-ce que tu penses que ta musique, pas spécialement sur ce disque mais en général, est un méandre ?

Imagho : Je ne crois pas. J'ai toujours essayé de limiter l'utilisation de structures alambiquées, j'essaie de laisser ma musique plutôt lisible. Enfin, ça me semble lisible, vu de mon point de vue d'amateur de choses parfois complexes. Peut-être que pour le public ça n'est pas si évident. Pour "Méandres", c'est parti d'un morceau qui s'est construit par successions d'improvisations, dont je n'avais pas une vision claire lors de la construction, et que j'ai appelé "Méandres" pour cette raison-là. Comme l'album était plus contrasté que les précédents, passant de titres doux comme "3 Children" à des choses plus percutantes comme "Great Mazinger", et avec des morceaux plus abstraits comme "In caso di nebbia" ou "We Got Company", j'ai trouvé que le titre se prêtait bien à tous ces détours. Après, si par "ma musique" tu veux dire "mon parcours", je suis plutôt d'accord, surtout avec ce qui arrive, le EP chanté dont je te parlais tout à l'heure mais aussi l'album sur lequel nous avons adapté "Dreaming of Babylon" de Richard Brautigan avec mon ami Gordon Paul. Les prochaines sorties seront dans un esprit très différent de "Méandres", qui, bien que dans la continuité de "Inside Looking Out" et "Nocturnes", est déjà bien différent de "Someone Controls Electric Guitar "ou "The Travelling Guild".

Liability : Tu parles d'improvisation. C'est quelque chose qui compte dans ton processus créatif ?

Imagho : Oui, énormément, et depuis le début d'Imagho. Il est très rare que j’écrive un morceau et que je le joue tel quel. Je suis de toute façon presque incapable de faire une maquette au stade de la composition et de tout rejouer parfaitement lors des prises de son définitives. Et ça n’aurait aucun sens, puisque j’ai mon propre studio, donc je ne vais pas faire des enregistrements avec un son raté juste pour pouvoir les refaire bien plus tard ! Je passe donc directement au stade définitif quand j’enregistre. Je peux partir d’une improvisation, sur laquelle j’empile d’autres improvisations, comme pour « Méandres », « In caso di nebbia », ou d’une base écrite sur laquelle je rajoute des arrangements, comme « Angel » par exemple, mais dans tous les cas, les arrangements seront improvisés sur le moment. Je jette beaucoup, par contre, j’improvise et ne garde que les prises qui me plaisent vraiment, dans leur entier. Je peux jeter 5 prises qui ont chacune un moment « parfait » et que j’aurais pu découper pour en faire une seule nickel, et je garderai celle qui est moins « parfaite » mais que j’ai jouée en entier d’une façon qui m’a satisfaite. Je les reconnais facilement, ces prises, c’est celles où j’ai pris du plaisir en jouant, pas celles où je me suis appliqué.

Liability : Et comment cela se traduit sur scène ? Tu suis aussi ton instinct ou t'accordes tu moins de liberté ?

Imagho : Sur scène c’est moins ouvert car je ne peux pas jeter les mauvaises prises . Je ne crée jamais de morceau sur scène, je répète avant et joue les titres que j’ai prévus, en général dans l’ordre dans lequel je les ai prévus. En revanche, j’improvise tout le temps au sein de ces morceaux : le plus souvent les morceaux sont basés sur une partie rythmique que je boucle et sur laquelle j’empile la base harmonique: ces éléments ne varient pas. Par-dessus, je joue des parties en direct, ou que je boucle aussi mais qui sont des arrangements : ces parties varient beaucoup d’une fois sur l’autre. Comme je n’aime pas rejouer souvent les mêmes choses, je compose beaucoup en vue de mes sets, ils changent pas mal d’un concert à l’autre. Les 4 derniers concerts que j’ai donnés étaient tous différents. Il y a une base qui reste, mais toujours des nouveautés.

Liability : Tu as joué il n'y a pas très longtemps d'ailleurs à l'Epicerie Moderne. Comment ça s'est passé ?

Imagho : Parfaitement ! L’Epicerie Moderne est une super salle, parfaitement équipée, gérée par des gens adorables. J’ai ouvert pour Junip, qui attire un public plutôt pop, qui ne connaissait pas Imagho. L’accueil a été très bon, il devait y avoir dans les 300 personnes dans la salle, qui ont eu une très bonne écoute, très respectueuse. Je finissais tous mes morceaux dans un silence religieux, c’est toujours très agréable de sentir que les gens accrochent et écoutent vraiment.

Liability : D'autres dates sont prévues ?

Imagho : Une seule pour l'instant, à Reims (La Cartonnerie) avec Hint et Fordamage. Le 08 novembre

Liability : C'est mince. Est-ce toujours une difficulté de trouver des dates ?

Imagho : C'est mince mais c'est beau, je suis invité par Hint! Je ne cherche pas de dates, je n'aime pas faire ça, ce qui explique que j'en aie peu. Je cherche un tourneur, mais ça n'est pas facile. Je préfère faire moins et de belles dates (belles salles, groupes que j'aime) que courir après les cachets. Je pense qu'avec la sortie du disque j'aurai plus de propositions. J'ai enregistré Awhat? dans mon studio ce weekend, un groupe superbe, et je pense qu'on va mettre en commun nos forces pour recherches des dates. Il y a une vraie connivence entre nous, et un plateau commun nous parait vraiment une belle idée.

Liability : Faire des rencontres, associer les forces, est-ce quelque chose qui est tout aussi déterminant pour toi ?

Imagho : C’est primordial. Un projet solo comme Imagho ne peut pas vivre sans s’aérer un peu. Je recherche donc les rencontres, au point de me mettre parfois en difficulté en lançant ou acceptant beaucoup de projets . Touchant à la fois à la musique expérimentale, au post-rock, à la pop indée, entre autres, j’ai la chance de frayer dans des eaux riches en excellents musiciens, aux profils variés. J’ai en ce moment un projet de collaboration à finaliser, avec un guitariste pour un album de duos guitare acoustique / guitare électrique, et un autre à démarrer avec deux musiciens plus expérimentaux que moi. J’espère pouvoir un jour faire enfin quelque chose avec mon ami Moinho, un excellent pianiste Palois, mais la distance rend les choses difficiles. J’ai aussi une envie qui mûrit d’intégrer des gens dans Imagho pour les concerts. Et puis, Baka ! est en sommeil mais il est hors de question que nous splittions, donc il y aura surement un jour du nouveau.

Liability : Dans tes rêves les plus fous, tu souhaiterais collaborer avec qui ?

Imagho : Un artiste vivant ou y compris les morts?

Liability : C'est un rêve, donc les morts, les vivants oui.

Imagho : Dans un rêve très fou, je voudrais que mon ami batteur Franck Badol ne soit pas mort en 2011 et que la collaboration qu'on avait décidée de lancer puisse voir le jour. Si j'avais le pouvoir d'influer sur le cours de ces choses-là, je le ramènerais d'entre les morts, car il me manque trop.

Liability : Les choses qui te touchent personnellement est-ce que tu les retranscrits dans ta musique ?

Imagho : Très souvent oui. Le morceau "Song for Franck" sur "Méandres" a été écrit suite à la mort de cet ami, j'ai aussi une compo ("Song for SG") que je jouais sur scène à une époque pour un autre de mes amis. Je rends hommage aux gens qui partent. "3 Children" a été écrit un soir après que les infos nous aient délivré encore une fois une horreur... J'ai besoin de me libérer de certaines choses, trop lourdes. Je n'arrive pas aussi bien à retranscrire les belles choses en musique, je n'ai pas vraiment écrit de morceaux pour mes enfants. Il faut dire qu'après chaque naissance j'ai n'avais pas franchement le temps de jouer!

Liability : C'est une chose que tu aimerais faire ?

Imagho : Des morceaux pour mes enfants?

Liability : Retranscrire les belles choses.

Imagho : J'essaie de retranscrire de beaux moments, des ambiances, ou même plutôt d'amener les gens avec moi dans un lieu apaisé, mais effectivement les choses belles et positives que je vis ne déclenchent pas de morceaux particuliers, alors que ce qui est dur me fait systématiquement composer. Disons que Imagho est nourri de mes expériences, bonnes ou mauvaises, mais que je peux pointer sans me tromper tous les morceaux qui ont été écrits suite à des coups durs.

Liability : Méandres, dans le fonds, n'est il pas le reflet de cet état d'esprit ?

Imagho : Probablement. Il y a un peu de tout, des choses qui me sont venues sur le moment, des compos travaillées à l'avance, des titres écrits et peaufinées pour des amis disparus, des titres écrits sur le moment suite aux nouvelles, même un titre écrit exprès pour une belle occasion (les 40 ans de ma belle-sœur), ce qui contredit un peu ce que je disais juste avant.C'est un peu la somme de mes différentes façons de composer, en effet.

Liability : Enfin, pour finir, quelle vie souhaites-tu à ce disque ?

Imagho : Les premiers retours sont très bons, de la part d'amis, de musiciens, mais aussi des gens qui ne sont pas dans le "milieu", ce qui me fait plaisir car je ne fais pas une musique "pour musiciens" . Je voudrais donc que ce disque puisse trouver un écho hors des circuits spécialisés, pour que des auditeurs qui ne vont pas naturellement vers la musique instrumentale puisse y avoir accès

Liability : Et pour toi même ?

Imagho : Là, ça rejoint les rêves les plus fous. J'aimerais continuer à faire des concerts dans de beaux lieux, et en faire de plus en plus, mais sans rentrer dans un système de contrainte, de concerts obligés pour assurer les cachets. J'aimerais produire d'autres groupes dans mon studio, les jours passés avec les excellent AWHAT? étaient vraiment agréables. En fait, j'aimerais continuer à faire ce que je fais déjà, de la musique par passion et pour moi plaisir, mais plus, mieux, et pour longtemps!

Liability : Merci à toi Jean-Louis et bonne route.

Imagho : Merci beaucoup à toi pour l'interview et le relais du disque, ça compte beaucoup pour moi.

Crédits Photos : ©Eric Segelle

A voir également :

http://www.imagho.fr/

http://imagho.bandcamp.com/

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