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Karl-Alex Steffen

Le : 25-03-2011

Lieu : e-mail

propos recueillis par Fabien et publiés le 02-05-2011

Auteur d'un nouvel album - Les Traces - Karl-Alex Steffen nous est revenu en grande forme. Un album en forme de concept, une histoire racontée sur fonds de conflit guerrier et de passion amoureuse. Retour donc sur un projet un peu inhabituel mais non dénué d'intérêt et qui est décortiqué devant nous par son auteur.

Liability : Les traces est ton nouvel opus. Peux-tu nous le présenter en quelques mots et comment t'es venu l'idée d'une telle démarche ?

Karl-Alex Steffen : L’idée de proposer un récit musical en chanson est née en 2007 au moment de la sortie du premier album « Le grand écart ». Il y a sur ce disque trois titres (Lester, Sierra Vista, La Menacée) qui laissent une très large place au récit et qui annoncent déjà l’univers de « Les traces ». Par ailleurs, le spectacle qui a suivi était construit autour d’un récit qui articulait ces trois morceaux aux autres titres de l’album. C’est à la même époque et dans le même esprit que j’ai commencé à écrire l’histoire des deux personnages de « Les traces » avec dès le départ la volonté de proposer une histoire qui soit intrigante, mystérieuse et stimulante pour l’auditeur.

Liability : En parlant de mystère, tu parles d'une guerre qui aurait eu lieu dans les années 30. Tu ne cites pas vraiment l'endroit mais on ne peut s'empêcher de penser à la guerre d'Espagne. En mettant sur pieds les Traces tu pensais à un évènement historique en particulier ?

Karl-Alex Steffen : La guerre d’Espagne, la conquête de l’Ethiopie par l’Italie, le renforcement de la contestation des pouvoirs coloniaux dans les Empires ou encore les débuts de l’expansionnisme japonais en Asie, les années Trente sont susceptibles de suggérer pour les auditeurs/lecteurs de nombreux conflits qui se sont déroulés dans des aires géographiques distinctes. Le choix était de raconter l’itinéraire de deux personnages écartelés entre deux continents sans qu’aucun indice ne permette de les situer géographiquement. Cela a pour avantage de souligner l’universalité de l’histoire racontée tout en laissant à l’auditeur la liberté de se projeter en fonction de son imagination, de sa culture et de son expérience personnelle. En général, dans les chansons, on cite beaucoup de noms de lieux, de personnes ou des repères facilement identifiables afin de générer des images mentales chez l’auditeur …je me le suis interdit en écrivant cette histoire. D’ailleurs, dès la première phrase, le personnage affirme sur un ton un peu névrosé qu’il est le héros d’une guerre sans nom ; l’incertitude géographique est posée d’emblée avec une phrase qui peut à la fois renvoyer à la cruauté, à quelque chose de très concret, mais aussi de projeter l’auditeur/lecteur dans le monde du rêve ou du fantasme ; chacun interprétera à sa façon !

Liability : C'est vrai, mais on sent également que tout cela n'est pas vraiment le sujet principal et que c'est plutôt la relation entre les deux personnages qui est le plus important. Une relation entre un homme et une femme qui, avec le temps, finissent par ne plus se comprendre. C'est un peu ça ou ça va un peu plus loin ?

Karl-Alex Steffen : Le contexte de guerre a tout de même une importance fondamentale dans la mesure où le conflit a fait basculer de manière radicale la vie du personnage masculin ; suite à ce conflit, celui-ci se retrouve alors en exil et en rupture totale avec sa patrie, son engagement politique et avec sa famille. La jeune femme va jouer le rôle de révélateur, permettre à ce vieil homme d’expulser ce qui le ronge depuis des années. Au début du disque, il y a effectivement beaucoup de méfiance, d’incompréhension voire d’hostilité latente puis la relation s’étoffe et s’apaise au fur et à mesure du dialogue qui s’instaure, un dialogue toujours fragile, en équilibre instable, prêt à se rompre. Au delà de la relation entre un homme et une femme, je voulais aussi mettre en musique cette expérience humaine extraordinaire qu’est l’exil, une expérience à la fois radicale et de plus en plus courante, une expérience qui façonne en partie l’identité de millions d’être humains où que l’on se trouve sur la planète. L’exil, les liens familiaux, l’identité, la culpabilité ; il s’agit là, je crois, des quelques préoccupations qui ont contribué à faire naître cette histoire.

Liability : Il y a un petit côté personnel là dedans, non ? J'ai toujours pensé que dans l'élaboration d'un album, un artiste y inclus des choses très personnelles. C'est le cas pour les Traces ?

Karl-Alex Steffen : Sans doute ai-je injecté dans ce récit un certain nombre de préoccupations personnelles, d'inquiétudes, de désirs ou de fantasmes. Cependant, il n'y a pas grand chose d'autobiographique et cette histoire est principalement le fruit de mon imagination. L'univers dans lequel évoluent les personnages est loin de mon quotidien et leur trajectoire ne correspond pas à la mienne.

Liability : Si on comprend bien, Les Traces a mis trois ans avant de sortir. C'est une longue gestation. C'est un album qui a été difficile à réaliser ?

Karl-Alex Steffen : Entre les premiers titres nés fin 2007 et le mastering effectué durant l'été 2010, il s'est effectivement écoulé trois ans ce qu'on peut considérer comme une longue gestation. Pour tout dire, on n'a pas vraiment eu le temps de trouver le temps long. J'ai d'abord bossé de mon côté sur les compos, les textes en faisant quelques démos des morceaux au cours de l'année 2008. C'est aussi à ce moment que deux nouveaux membres ont intégré le groupe, Lila Tamazit pour incarner le personnage féminin et Bertrand Hurault à la batterie. Puis on a pris le temps de retravailler les morceaux à 5, en modifiant certaines structures, en cherchant de nouveaux arrangements, en travaillant notre son de groupe désormais un peu plus rugueux. Nous sommes finalement rentrés une première fois en studio en mai 2009 pour faire un test avec Fabien Tessier sur quelques titres et cet essai s'est avéré tellement concluant que ces titres ont été conservés presque tels quel sur l'album. Une seconde session a eu lieu en octobre 2009 puis le mix début 2010. Pas vraiment de difficultés donc, plutôt l'envie de prendre le temps de proposer un album différent du précédent, le plus original possible et d'associer les musiciens qui m'accompagnent au processus de création. Cela nous a aussi permis de prendre du recul à certains moment par exemple entre les dernières sessions d'enregistrement et le mix.

Liability : Prendre le temps n'est-ce pas aussi le meilleur moyen de ne pas se tromper ? En ce sens, penses-tu que Les Traces est un album abouti ?

Karl-Alex Steffen : En tout cas, nous n'avons pas de regret et nous sommes fiers du résultat.

Liability : Les Traces est disponible dans un format collector et limité (il le sera également en digital). Pourquoi avoir choisi ce format avant de le sortir de manière plus classique ?

Karl-Alex Steffen : Il y a d'abord une raison artistique à cela avec l'envie de proposer une mise en image du récit raconté en musique. Cela n'a été possible que grâce à la rencontre de deux artistes (Clémence Cottard et Mathias Mareschal) qui ont été sensibles à l'univers des morceaux et qui ont compris qu'il ne s'agissait pas d'illustrer ou de souligner le propos, mais plutôt de proposer leur vision de l'histoire tout en respectant quelques règles (pas de lieux trop aisément identifiables chronologiquement et géographiquement). Ensuite, en tant qu'auditeur, je suis attaché à l'objet disque et il était pour moi important de proposer un bel objet qui sorte des formats habituels . Au fur et à mesure de l'avancée de la réflexion de Mathias et Clémence, l'idée du carnet de voyage s'est imposé.

Liability : Bien que tu sois attaché à l'objet disque, Les Traces sera quand disponible en digital. C'est devenu indispensable selon toi ? Quel regard as-tu par rapport à la dématérialisation de la musique ?

Karl-Alex Steffen : Je crois effectivement que proposer une version digitale des albums est depuis quelques années nécessaire, à la fois car cela correspond à une demande de certains auditeurs, et aussi car cela renforce la visibilité d'un projet. Si la qualité de compression des mp3 est désormais assez satisfaisante, des sites comme bandcamp permettent également de distribuer les albums en wav. sans aucune perte de qualité par rapport au disque ; c'est une avancée importante et c'est ce que nous ferons à partir du lundi 28 février. Comme tu le vois, je n'ai rien contre la dématérialisation de la musique dans la mesure où celle-ci n'habitue pas les auditeurs à écouter des fichiers de mauvaises qualités (sinon, à quoi cela servirait-il que les artistes travaillent le son en studio !) et ou elle permet aux artistes de vivre correctement de leur art. On peut y arriver mais il y a encore pas mal de travail ; trop d'acteurs tentent encore de s'en mettre plein les poches sur le dos des artistes !

Liability : Penses tu que alors que tout le système est à repenser ? Que la révolution numérique est le point de départ d'une nouvelle ère dans le monde musical ?

Karl-Alex Steffen : Difficile à dire; tout le monde tâtonne, les modes de diffusion sont en pleine mutation et il y certainement pas mal de choses à penser et à inventer. On a de nouveaux outils, de nouveaux espace de diffusion et de création sans pour autant avoir gagné en diversité artistique ou en "confort" pour les artistes ; pourtant aujourd'hui, le niveau monte, sur scène comme sur disque et il faudrait assez vite trouver des solutions pour que de nombreux projets soient viables économiquement et ce à des niveaux de notoriété différents.

Liability : C'est un peu paradoxal sur un secteur que l'on dit en crise. Selon toi, les labels ont-ils encore un avenir ? Et l'avenir ne serait-il pas pour l'artiste être capable de tout maîtriser comme tu l'as fait pour Les Traces ?

Karl-Alex Steffen : Les labels ont certainement encore un avenir en tout cas ceux qui joueront les têtes chercheuses, qui feront à nouveau du développement et qui ne chercheront pas à copier des artistes qui marchent déjà mais plutôt à proposer des artistes un peu atypiques capables d'intriguer le public. Pour "les traces", c'est vrai qu'on a vraiment tout fait de la compo jusqu'à la promo en passant par la recherche de financements, l'enregistrement, les visuels, le pressage et l'impression... Ce qui est génial , c'est le sentiment de liberté artistique totale et le fait qu'il n'y ait aucune pression commerciale ; la seule chose qui a compté ici, c'est la création d'un univers visuel et musical qui corresponde à ce qu'on avait imaginé. Après, il y a de nombreuses limites à l'exercice, comme les contraintes budgétaires et aussi le fait que déléguer à certains professionnels permet de profiter de compétences nouvelles et de réseaux dont tu ne disposes pas forcément. Par exemple, en ce moment, on se charge de la promo du disque et on a la chance que celui-ci soit bien accueilli mais n'importe quel attaché de presse aurait déjà obtenu 3 fois plus de retours que nous et de notre côté nous aurions pu consacrer ce temps à de l'artistique. Donc pour conclure, si beaucoup d'artistes savent faire de plus en plus de choses, je crois en effet que le fait d'être bien entouré lors des différentes étapes de la réalisation d'un projet artistique, par un label ou par d'autres professionnels, ne peut être qu'un atout supplémentaire.

Liability : Si on revient un petit peu à l'album, il y a t'il des choses qui t'ont influencé plus que d'autres pour sa conception ?

Karl-Alex Steffen : Pour ce disque, je ne peux pas avancer d'influences trop revendiquées dans la mesure où nous avions l'envie de proposer un disque qui ne ressemble pas à grand chose d'autre. Après, nous avons forcément été traversés par les disques écoutés à l'époque notamment lors des 2H de trajets pour rejoindre le studio ; parmi les disques que j'écoutais beaucoup à l'époque, je me souviens qu'il y avait les albums de Lauter, de Biolay, d'Original Folks ou encore The Eternal de Sonic Youth. Je ne suis pas sûr que cela ait beaucoup joué sur le disque sinon comme stimulant car encore aujourd'hui, je trouve que ce sont de très beaux albums. De manière plus profonde, certains disques importants pour moi comme L'Imprudence, La Mort d'Orion ou Melody Nelson ont constitué des références plus que des influences. Ces disques sont comme des petits mondes qui vous aspirent grâce à une voix parlée et qui ne vous lâchent plus ; le texte central, direct et poétique est plus un texte de conteur que de chanteur ce qui n'empêche pas tous les titres de pouvoir exister de manière individuelle du fait du soin accordé aux compositions, aux arrangements voire aux mélodies. Il y avait l'envie d'aller creuser toutes ces pistes pour proposer un univers musical qui soit vraiment fort et original sans pour autant être hermétique; je tenais pas exemple à constamment garder l'équilibre entre la narration et les mélodies chantées, entre les morceaux un peu longs et barrés et ceux qui sonnent plus pop et sont de facture plus classique.

Liability : A la suite de ce que tu nous dis, peut-on penser que c'est ton album le plus abouti que tu ais jamais proposé ?

Karl-Alex Steffen : Alors ça c'est dur à dire ; j'aime toujours beaucoup "le grand écart". Il est certes plus pop que "les traces", sans doute un ton en dessous en terme de travail sur le son et de cohésion de groupe, mais il y a tout de même une certaine continuité entre les deux disques et il y a quelques chansons que j'aime encore jouer sur scène (Sierra Vista, Lester...) ce que nous ferons d'ailleurs aux Disquaires puisque nous alternerons des titres des différentes périodes. Après, c'est vrai que je suis aussi très fier du nouvel album même s'il est sans doute d'un abord moins évident.

Liability : Alors justement, si on aborde le live, comme "Les Traces" racontent quand même une histoire, est ce que tu te sens obligé de rejouer tous les morceaux du disques et ce dans l'ordre ? Et comment intègres-tu des morceaux plus anciens ?

Karl-Alex Steffen : Pour le moment, nous avons un set qui s'articule principalement autour des morceaux de Les Traces ; on a cependant choisi de ne pas trop mettre la narration au premier plan afin de laisser un maximum de liberté aux spectateurs et de ne pas exclure les gens qui viennent juste écouter de la musique. On a pas mal d'idées pour pousser le concept un peu plus loin en terme de mise en scène et de narration mais il faut pour cela trouver la programmation et l'endroit appropriés.

Liability : En parlant d'endroit appropriés, tu m'avais parlé après qu'on s'était vu à la suite du concert d'Einsturzende Neubauten, de cette difficulté de trouver des lieux ou tout simplement des dâtes pour jouer. A priori tu n'es pas seul dans ce cas. A quoi cela tient il d'après toi ?

Karl-Alex Steffen : C’est sur, tant qu'on reste en dessous d'un certain niveau de notoriété, jouer régulièrement dans des conditions artistiques et financières satisfaisantes devient de plus en plus difficile notamment car la situation n’est pas simple non plus pour les salles, les structures de prog ou les associations. C’est un peu la débrouille qui prévaut sachant que si tu proposes un bon spectacle et que celui-ci est bien annoncé, il reste heureusement un public de gens curieux et avides de découvertes. Après, il y a aussi tellement de groupes prêts à jouer dans n'importe quelles conditions, que certains programmateurs en profitent, parfois au détriment de la qualité. .

Liability : En parlant de découvertes, quelles ont été les tiennes ces derniers temps ? Celles qui t'ont marqués ?

Karl-Alex Steffen : Mes coups de coeur du moment sont d'abord le Bordelais Botibol avec une pop folk un peu barrée dans la lignée d'Arch Woodman ; ensuite, j'écoute beaucoup l'album d'Erland and the Carnival, un disque très british-pop, jamais très éloigné des Last Shadow Puppets. Enfin, Earth propose de nouveau avec Angels of Darkness à nouveau assez imparable et très planant. Et puis, plein d'autres bons disques comme Jullian Angel, Porco Rosso, Josh t Pearson, PJ Harvey ou encore The Bewtitched Hands...

Liability : Enfin, pour conclure, que peut-on te souhaiter pour la suite ?

Karl-Alex Steffen : D'abord que cet album rencontre son public car s'il peut être un peu surprenant à la première écoute, il y a de nombreux titres qui pourraient plaire à un assez large public, au delà du cercle restreint de fan d' "indie-pop". Sur scène, le projet prend encore une autre envergure (prochaine date le 14 avril dans le cadre du Festival l'Atelier en chanson à Orléans) et on aimerait pouvoir le jouer plus fréquemment encore. Ensuite, il y a mon side project Kiessé qui me tient aussi beaucoup à coeur ; les compos se démarquent nettement de Kas et je laisse le chant à une chanteuse étonnante Irina Kiay. On commence tout juste à proposer quelques titres démos sur notre myspace. Excitant et prometteur ! Enfin, je vais aussi me coller au prochain album; pour le moment , beaucoup d'idées en vrac ... il va bientôt être temps de choisir entre les différentes directions possibles afin de proposer un disque qui soit différent du "Grand Ecart" et de "Les Traces". A suivre donc ...

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