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Peppermoon

Le : 03-02-2010

Lieu : e-mail

propos recueillis par Fabien et publiés le 14-01-2011

Sur la lancée de Nos Ballades, le trio pop parisien Peppermoon va sortir son second album qui aura pour nom Les moissons d'ambre. Pierre Faa, maitre à penser de la formation, revient avec nous sur la conception du disque et nous présente un peu mieux un groupe qui possède des influences multiples mais qui sont toujours de bon goût. Si Nos Ballades offrait quelques pistes, Les moissons d'ambre nous promet de passer à l'étage supérieur. Pierre Faa s'en explique ici.

Liability : Bonjour Pierre, le nouvel album de Peppermoon va sortir courant du mois de janvier. Comment se sent-on alors que l'évènement approche à grand pas ?

Pierre : Bonjour Fabien... On se sent très occupé, un peu fatigué... mais surtout électrisé, en pleine action... parce que je m'implique dans chaque étape de la vie de l'album : le graphisme, la fabrication, les rapports avec les labels étrangers, la mise en place de concerts, etc. Quand il faut fournir un CD master pour la sortie en Corée ou ailleurs, c'est moi qui le commande et qui l'expédie. En parallèle, je prépare la sortie d'un album solo pour le 21 mars ("L'avenir n'est plus comme avant", produit par Jay Alansky), dont la couleur est sensiblement différente de ce que je fais avec le groupe. Certaines personnes pensent même que ça n'a rien à voir ! Et j'ai mille autres créations en cours. J'ai produit l'album d'une jeune chanteuse folk que j'adore absolument (Erica Buettner), et aussi un album de mon ami Egon Kragel, qui écrit d'étranges balades sepia, pleines de beaux garçons mélancoliques... J'ai aussi un autre projet en tandem avec une amie artiste, et puis des textes pour une jeune chanteuse qui s'appelle Emma Solal, des textes pour mon amie Elsa Kopf... Je ne me force pas à l'activité, c'est mon rythme naturel. Vous remarquerez au passage que l'initiale "E" revient beaucoup autour de moi !

Liability : Votre nouvel album va s'appeler Les moissons d'ambre. Quelle signification pouvons-nous donner à ce titre ?

Pierre : La vôtre avant tout. Mais je peux vous donner ma version, bien sûr. La dernière chanson du premier album s'appelait "Et l'on sème", elle parlait de toutes les pensées, de tous les instants de soi que l'on éparpille autour du monde. Je me suis dit qu'il serait logique de passer aux moissons. Le premier album a lancé quelque chose, maintenant voyons ce qui a poussé... La chanson "Les moissons d'ambre" parle de la beauté des périodes de transformation. L'automne, par exemple... Et puis ces phases de la vie intérieure où l'on abandonne des vieilles pensées, des feuilles mortes, des romans qui nous tombent des mains... La beauté du lâcher-prise, en quelque sorte. C'est une pensée qui pourrait venir d'un haïku, où les sentiments les plus profonds, les prises de conscience, sont à la fois déclenchés et illustrés par l'observation de la nature. Je lis beaucoup de haïkus classiques (Basho, Issa, Yosa Buson...) et contemporains. Jack Kerouac s'est frotté au genre, avec une certaine grâce. Cette extrême concision est très inspirante pour l'écriture de chansons, où l'on dispose souvent de peu de syllabes pour caler des mots sur une mélodie. Le haïku est une bonne école.

Liability : Trois ans séparent Les Moissons d'Ambre de Nos Ballades, votre premier opus sorti initialement en 2007. Quels sont les différences entre les deux albums ?

Pierre : "Nos Ballades" était plus printanier, avec ses couleurs lilas, rose, une certaine fraîcheur de bonbon anglais. "Les moissons d'ambre" est plus chaud, plus "plein", plus rond. J'aime bien dire que c'est un voyage vers la même île, mais à une saison différente - entre la fin de l'été, et le début de l'automne. On reconnaît le paysage, mais les couleurs et la lumière ont changé. Et ce sera pareil pour le troisième et dernier album : on restera sur cette île, mais avec quelque chose de plus hivernal. Ce sera un climat de fin février, encore un peu de neige, mais déjà du vert tendre, vert anis, des choses minérales et végétales, des bruissements de sources... En fait, "Nos Ballades" a été créé sur une période de trois ans : les toutes premières versions de certains titres en 2006, l'essentiel de l'album en 2007, puis en 2008 des finitions, l'ordre des morceaux, etc. Finalement, le CD master n'a été prêt que début 2009. J'apprenais à manier les machines, je défaisais et refaisais beaucoup pour améliorer le son, même sur des petits détails auxquels peu de gens prêtent attention. Tout ce travail sur "Nos ballades" fait que j'ai trouvé mes marques, que j'ai gagné en assurance, et cela m'a permis d'aller beaucoup plus vite sur "Les moissons d'ambre". En gros, ce sont des morceaux qu'on a travaillé entre 2009 et 2010, avec un gros pic de travail durant l'été 2010, où j'ai très très peu vu le soleil. Enfin, je dirais que Iris a grandi... et sa voix avec elle. Il y a de nouvelles inflexions, des ombres légères, des pleins et des déliés. C'est une merveilleuse musicienne de la voix.

Liability : D'ailleurs, de quoi parle t-il ?

Pierre : En y réfléchissant, je me suis rendu compte que mes textes parlent souvent d'un sentiment précis, d'un état d'âme, que je tente de cerner avec des métaphores. Par exemple, "Un coin tranquille à Shibuya" parlait du sentiment de différence, de l'impression d'être "le point du Yang au fond du Yin", le contrepoids qui ramène l'équilibre dans le groupe, ou dans une situation. "Les petits miroirs", c'est une question sur l'amour : quand on pense aimer quelqu'un, est-ce simplement parce qu'il nous confirme une bonne image de nous-mêmes ? Dans le nouvel album, "Le bonheur, ça fait mal" est ma façon d'exprimer le sentiment de "nevermore" : un moment de beauté très aigu, un frisson amoureux ou esthétique, contient la conscience de son extrême fugacité. "Sur le bout de la langue", c'est une petite plaisanterie sur les points de suspensions, les phrases inachevées qui en disent long... "Impressionnisme", c'est le constat que le bonheur vient rarement en un bloc. C'est plutôt un genre de puzzle, avec des qualités et des couleurs, à collecter là où elles se trouvent. Il est très rare qu'une seule et même personne nous comble entièrement. On a besoin d'amis, d'amours, de voyages différents pour s'épanouir... par petites touches... découvrir tous les mondes que l'on porte en soi. Voilà pour quelques chansons...

Liability : Les Moissons d'ambre est donc votre deuxième album. A t'il été plus difficile à concevoir ?

Pierre : Non, au contraire. L'accueil du premier album, notamment en Asie, nous a beaucoup encouragé. Par ailleurs, j'ai ouvert la porte à des talents invités, tantôt pour un texte ("Gaspillées", de Ludovic Perrin), tantôt pour des musiques comme "Cocoon" (une mélodie de notre guitariste Benoît), et "Le refuge", proposé par Toshiya Fueoka du groupe Mondialito. J'aime sentir leur présence amicale dans l'album.

Liability : Vous avouez des influences très diverses. Quel est le lien entre Belle & Sebastian et William Sheller, Laura Veirs et Alain Chamfort ?

Pierre : Le fait que je les aime. Le fait de ne pas être des gens ravagés d'ambition. Et puis la recherche d'une certaine finesse, chacun dans leur style évidemment. Ils visent une expression d'émotions intimes, plutôt que l'éclat sonore de la production. Mais ça ne me dérangerait pas qu'il n'y ait aucun lien entre eux. Au contraire. J'aime aussi Nina Simone, la musique de chambre de Fauré, David Bowie, The Divine Comedy, Jeanne Moreau, David Sylvian, Ryuichi Sakamoto, Cornelius, Barbara Carlotti... et puis aussi des bons tubes commerciaux. Quand c'est bien fait, il y a une certaine jubilation du tube qu'il ne faut pas bouder. "Come Along" de Titiyo, par exemple, c'était parfait dans le genre. C'est curieux, c'est un charme qui opère très vite, dès les quatre premières mesures.

Liability : D'ailleurs, ne croyez vous pas que machinalement, inconsciemment on revient fatalement à ses disques de chevet dans le processus de création ?

Pierre : C'est un mouvement fatal, en effet. Si certaines musiques m'ont donné envie d'en faire, c'est parce qu'elles provoquaient en moi un état, une émotion, un sentiment, dont je veux trouver la source. Il s'agit d'apprendre à cultiver les fruits que j'aime, en quelque sorte... Donc, oui, on retrouve des saveurs, des couleurs, des façons de faire. J'espère pouvoir affirmer qu'il n'y a aucun copier-coller, aucun "hommage" trop appuyé dans ma musique, car cela me dérange quand c'est trop visible chez les autres. Les influences, plus on en a, moins elles se sentent. Le mélange devient de plus en plus unique et personnel. Le danger, c'est quand on reste trop bloqué sur deux ou trois artistes, là, ça sent vite la copie.

Liability : Peppermoon est un groupe plutôt d'essence pop. Est-ce que le fait de chanter en français a été un handicap pour vous ? Voire est-ce qu'on vous l'a reproché ?

Pierre : C'est peut-être un petit handicap en France, où il est plus cool de chanter en anglais. C'est un vieux complexe hexagonal... Je connais certaines personnes pour qui toute chanson en français est forcément un peu "variétoche", par principe, à part quelques noms hyper-convenus comme Bashung et Gainsbourg. Aimerait-on autant certains groupes anglophones, s'ils traduisaient en français ce qu'ils racontent ? Pas sûr. L'anglais tel qu'on le pratique en France est trop souvent un cache-misère. Je vois des bobos se pâmer sur des textes anglais un peu débiles, dont ils se moqueraient s'ils étaient en français. Tout le monde n'est pas Leonard Cohen, n'est-ce pas... Je parle plutôt bien anglais, j'ai beaucoup pratiqué, mais pour l'écriture de chansons, je reste attaché au français. C'est dans cette langue que j'ai grandi, que j'ai rêvé, que j'ai aimé. Ce sont les mots et les sons que je connais comme ma poche. Les sous-entendus, les double-sens, les souvenirs... je n'ai pas autant d'affectif autour de l'anglais.

Liability : Peppermoon est une formule à trois. C'est la seule qui puisse convenir à ce projet ?

Pierre : Il est arrivé que l'on joue à deux, Iris et moi, quand notre guitariste n'était pas disponible. Cela peut fonctionner le temps d'une première partie, ou d'un showcase. Mais pour un grand concert, ce serait un peu aride. On a plus de relief musical à trois. Ou pourquoi pas à quatre ou cinq, si un succès commercial nous le permet. Un violoncelle et des percussions originales, je serais plutôt pour.

Liability : Les Moissons d'ambre va également connaitre, comme son prédécesseur d'ailleurs, une distribution asiatique et vous y avez même fait une tournée début 2010. Comment est l'accueil pour vous là bas ?

Pierre : Merveilleux, spontané, fluide, naturel... Un bonheur. Ils adorent la voix d'Iris, où ils retrouvent une certaine fraîcheur qu'ils attendent de la pop française, depuis Hardy, Birkin et Longet, entre autres. Ils aiment les mélodies, notamment "Un coin tranquille à Shibuya", qui est manifestement leur préférée. Et puis, on a vu dans les concerts que beaucoup de jeunes chinois(e)s étudiant le français s'étaient penchés sur les textes, c'est infiniment touchant. Comme ce sont des pays que j'aime, et qui m'attirent depuis longtemps, je me dis qu'il y a une certaine logique dans tout ça. On réussit là où on aime. J'avais rêvé de faire un pas vers ce continent, c'est vrai, mais je ne m'attendais pas à ce que ça se fasse tout seul. En juin 2009, j'ai reçu un email d'un label taïwanais qui me proposait de sortir "Nos Ballades" un mois plus tard, avec leur proposition de contrat, d'avance, etc. Ils nous avaient repérés sur MySpace, à l'époque. Les choses vont beaucoup plus vite là-bas, ils ne comprennent pas du tout pourquoi on met des mois à sortir un album en France. Ils font très peu de promo en amont, c'est vraiment un contexte différent. Bref. Notre label taïwanais, Avant-Garden, a très bien travaillé, l'album a bien marché là-bas, et ils nous ont présentés les gens avec qui on a signé en Chine (Pocket Records) et au Japon (L'Azur Record). On a aussi un label en Corée (Chili Music), qui nous avait repérés sur le net de leur côté. Cet accueil nous a sauvé, littéralement, du gouffre que représente la France. Ici, tout est trop cher, trop lent... les gens mettent des semaines pour répondre à un simple email. C'est épuisant, cette pesanteur, on dirait que le pays est en dépression nerveuse. Les gens de la musique disent toujours "Ah, c'est compliqué... ah, c'est difficile...". Oui, bon, on le sait... et alors ? Avançons comme on peut. Faisons les choses au lieu de nous plaindre ! Notre petite tournée en Asie nous a fait un bien fou. On a été accueillis par des gens charmants, polis, honnêtes, professionnels, et le concert de Pékin est sans doute le meilleur de notre petit parcours, justement parce qu'on était portés par cette belle énergie. Avant l'Asie, nous n'oublions pas que le premier pays qui nous a souri, c'était la Hollande, dès 2007, grâce à une petite bande de passionnés comme Guuz Hoogaerts, Marc Bosch et Natasha Cloutier...

Liability : De même vous allez devoir défendre ce disque sur scène. Est-ce que vous attendez ce moment avec impatience ?

Pierre : Iris adore ça. Moi, j'ai un certain plaisir sur scène, j'y ai vécu de beaux moments, mais au bout du compte, j'ai plus une psychologie d'auteur-compositeur. Les joies de la scène me semblent si éphémères... On escalade des montagnes de câbles, on transporte des tonnes de trucs, on répète 27.000 fois les mêmes morceaux... à l'arrivée, on peut partager quelque chose de joli avec le public, oui, mais le lendemain tout est à recommencer. Quelle énergie pour construire ces châteaux de sable... Donc, je n'ai pas de honte à dire que mon plus grand plaisir, c'est dans la création que je le trouve. Quand je suis réveillé en sursaut par une mélodie, quand une phrase vient s'aimanter merveilleusement sur quelques notes, quand on trouve le petit son spécial qui donne la couleur d'un morceau... c'est un plaisir qui reste. Le concert passe, l'enregistrement reste. C'est un partage plus durable. Qui peut dire le contraire ? Même Joni Mitchell l'a dit sur scène : « C'est quand même étrange de refaire toujours les mêmes morceaux. Que penseriez-vous d'un peintre qui referait toujours les mêmes toiles ? »

Liability : Qu'est qu'on peut vous souhaiter pour la suite à part de bonnes fêtes de fin d'année ?

Pierre : Encore des chansons. Des rencontres. Des voix... Tout ce qui fait que l'on continue à s'étonner en créant... J'aimerais continuer à faire de la musique avec Jay Alansky, que j'adore, et qui me manque depuis qu'il est parti vivre à New-York. J'aimerais que Erica Buettner, Egon, Emma, Elsa... tous mes amis en "E" soient reconnus à leur juste valeur... Et puis j'aimerais bien que le public français comprenne mieux où l'on veut en venir. On fait du "cupcake musical", certes. Mais c'est comme les fortune cookies, il y a un petit message étrange caché dans le gâteau... À vous de savoir le lire, et le rapporter à votre vie. On ne déverse pas notre mal-être sur les gens. Des moments glauques, on en connaît, comme tout le monde. Mais on choisit de les filtrer, et de partager plutôt une certaine lumière, une douceur... C'est assez anti-conformiste, finalement. Et pas du tout naïf. Il faut même avoir traversé un certain nombre d'expériences pour parvenir à cette douceur là, à cette lumière retrouvée.

Crédits photos : VINCENT LIGNIER

A voir également :

http://www.myspace.com/peppermoon

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