.:.Chronique.:.

Pochette

Flaming Lips, The

Zaireeka

[Warner Bros Records::1997]

|01 Okay I'll Admit That I Really Don't Understand|02 Riding to Work in the Year 2025 (Your Invisible Now)|03 35,000 Ft. of Despair|04 A Machine in India|05 The Train Runs Over the Camel But Is Derailed by the Gnat|06 How Will We Know- (Futuristic Crashendos)|07 March of the Rotten Vegetables|08 The Big Ol' Bug Is the New Baby Now|

Le projet fou de “Zaireeka” commença par une interrogation de Wayne Coyne, chanteur psychopathe et génial des Flaming Lips. Quelle est le rôle de l'auditeur dans un processus de création musicale ? Epris d'expérimentations bizarroïdes, Wayne décide de se lancer en 1996 dans un projet qu'il appellera “The Parking Lot Experiment”. 50 personnes dans leur voiture se réunissent dans un parking souterrain. Chacun d'entre eux possède une stéréo, et se voit confier une cassette enregistrée au préalable par Coyne, qui comporte des arrangements et des sons aux fréquences spécifiques. Chaque voiture est chargée d'enclencher son radiocassette exactement au même moment.

Et le chanteur ne s'arrête pas là. C'est en 1997 que Zaireeka voit le jour, sous les yeux éberlués de la presse musicale qui criera bientôt au génie. Car ce n'est pas un nouvel album que nous offrent les Américains, sur les rails depuis une dizaine d'années, mais l'objet le plus bizarre, le plus expérimental et le plus osé jamais sorti dans les bacs. Quatre CD à jouer simultanément, contenant chacun une part d'arrangements des 8 mêmes pistes. Le mode d'emploi est le suivant : d'abord réunir plusieurs lecteurs (de 1 à 4, donc) et se débrouiller pour actionner les boutons “play” en même temps.

L'écoute de tout album demande un certain investissement ; je dirais que c'est un processus que l'on effectue seul (j'exclus les musiques dites “d'ambiance”, qui n'existent que pour meubler les absences de conversation). Pour écouter Zaireeka, il faut appeler ses potes, leur dire de ramener leur lecteur CD, se placer aux quatre coins de la pièce, balancer un signal du style “Prêt ? Go !!”, puis l'apprécier ensemble. Autant dire qu'il faut être motivé. A moins d'actionner tout seul 4 lecteurs avec les pieds et les jambes, Zaireeka devient donc une oeuvre incroyablement ludique, à partager à plusieurs.

Avec ce concept, Wayne bouleverse le statut d'artiste – exerçant un contrôle quasi absolu sur ses créations - et celui de l'auditeur, jusqu'ici relégué au rang de consommateur passif qui subit. Celui-ci devient acteur, presque un nouveau membre du groupe.

Le but n'est pas ici de réunir absolument les 4 parties de Zaireeka, comme les pièces d'un puzzle dont le résultat n'est satisfaisant que lorsqu'il est complet. L'énorme intérêt de ce projet est de multiplier les combinaisons d'écoute (15 au total). Et pour ne rien gâcher, chaque CD s'écoute individuellement très bien. Mieux, Wayne nous indique dans le mode d'emploi que tout lecteur CD possède une vitesse de lecture propre. Ce qui implique que même si une chanson de Zaireeka est à l'origine parfaitement synchronisée, un léger retard finit inévitablement par apparaître au bout de quelques minutes. L'écoute d'une chanson de Zaireeka est alors un moment unique, et l'étonnement de l'auditeur perpétuel.

Que dire à présent des compositions en elles-mêmes ? Elles sont tout simplement folles, et sublimées par un concept génialissime. Dans le livret, Wayne écrit pour chaque morceau une petite explication de texte rigolote qui aident à décrypter ses paroles décousues. Extrait:

Track No.3 "Thirty-Five Thousand Feet of Despair" A short drama about a pilot who's losing his mind little by little. He fears for the safety of his family when he's at home, and fears for the safety of his passengers when he's flying. Finally he fears he can no longer control himself and during a transatlantic flight he leaves the cock-pit and goes to the bathroom and hangs himself... The story is told from the perspective of a news guy reporting from the airport as the plane comes in to land, this is on CD No.1. On CD No.2 is the pilot's "still sane" side as he walks down the aisle on the way to the bathroom. CD No.3 is the sound of the airport expecting a sad, heavy, nighttime arrival. CD No.4 is the "not sane" side of the pilot, sort of unconnected and eerie, the vocals were run through a series of effects that, at times, sounds like someone is laughing.

Qui n'a jamais rêvé de retoucher une oeuvre achevée, de rejouer une mélodie sur une tonalité différente, d'ajouter ou de retirer des instruments, de revoir une histoire sous un autre angle de vue ? Wayne nous offre ici l'impossible !

Il est évident que ce n'est pas avec ce type d'enregistrement que la Warner espérait se faire de l'argent, destiné à une certaine élite. Zaireeka fut donc pressé en tirage limité. Il n'est toutefois pas rare de trouver des mp3 sur Internet (éviter a tout prix les versions “tout-en-un”, sacrilège !). Aujourd'hui, les Flaming Lips sont, tout comme leurs vieux copains de Mercury Rev, devenus respectés et célèbres : leurs deux derniers opus, “The Soft Bulletin” (1999) et “Yoshimi Battles The Pink Robots” (2002) sont des bijoux de pop rêveuse qui ont remporté tous les suffrages. Reste que Zaireeka est inexplicablement tombé dans l'oubli, et que même bon nombre de gens qui apprécient le groupe ne sont pas au courant de l'existence d'un tel objet.

Il est absolument impossible de porter un jugement sur la musique de Zaireeka. Trop complexe, et surtout, insaisissable. Qui pourrait se vanter d'en avoir fait le tour ? On ne remerciera jamais assez Wayne et ses Lèvres Enflammées de leur audace, et... de leur grande générosité.

note : 10

par yves, chronique publiée le 18-04-2005

A voir également :

http://www.janecek.com/zaireeka.html

http://www.flaminglips.com

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